La nouvelle est tombée avec la brutalité d’un verdict : Yves Cadet n’est plus. Agronome, ancien ministre de l’Environnement sous l’administration Préval–Alexis (26 mars 1999 – février 2001), professionnel engagé, père de famille, patriote jusqu’au bout des ongles, il avait fait le choix de vivre ses dernières années en Haïti, au service de son pays, avec cette conviction intime qu’une vie de fidélité à la cause publique appelle une fin digne, sur sa terre, parmi les siens.
Il avait cru -- et beaucoup avec lui -- qu’il lui resterait assez de force pour affronter les vicissitudes ordinaires de l’existence. Il n’avait pas imaginé que la violence des temps nouveaux le contraindrait à livrer bataille sur un terrain qui n’était pas le sien : celui du non-droit, de la peur armée, de la prédation sans limites. Il n’avait pas assez de « cartouches » -au sens propre comme au sens symbolique- pour résister au déferlement des gangs coalisés sur Pacot, quartier où vivait sa famille, dans une maison modeste, construite au prix de sacrifices inlassablement consentis durant une longue vie de travail. Cette maison, il ne l’a pas quittée par confort, mais parce qu’elle lui a été arrachée par la force, dans un pays entré, depuis juillet 2018, dans une dynamique d’effondrement sécuritaire et institutionnel.
- La défaite intime d’un serviteur de l’État
Que faire lorsque les bras qui ont travaillé et combattu sur tant de fronts -- au contact des réalités du monde, là où l’exploitation continue d’asservir l’homme -- n’ont plus même la vigueur de fermer une porte et de se barricader avec les siens ? Que faire lorsque, « ô vieillesse ennemie », la résilience la plus éprouvée se fissure ? La vieillesse n’est plus aussi alerte, mais elle est plus lucide. Et la lucidité sait qu’un drapeau blanc, tendu en signe de reddition, ne dissuade pas la mitraille. Quand le signal de détresse est transpercé de balles, la vieillesse comprend que le moment n’est plus à la théorie, mais à la préservation du peu de souffle qui reste pour continuer à penser -- ailleurs, loin du champ de bataille.
Ce retrait n’est pas lâcheté : il peut être le dernier acte de discernement. Il consiste à reconnaître que l’on se trouve pris dans une guerre qu’on n’a ni voulue ni provoquée, une guerre dont on n’est pas protagoniste, et dont les causes véritables -- réelles ou instrumentalisées -- sont souvent l’inverse des principes pour lesquels on a consacré sa vie.
- Les “semences de la colère” et l’échec collectif
La vie d’Yves Cadet a été traversée par un combat constant contre ce qu’un aîné avait nommé, avec une clairvoyance presque prophétique, « les semences de la colère ». Or, pendant près de quarante ans, notre société a, contre toute raison, arrosé et fertilisé ces semences. Leurs fruits amers -- violence, crime, destruction -- se sont progressivement invités dans nos maisons, nos quartiers, nos villes, nos existences. Les signaux d’alerte furent pourtant multiples et persistants. Mais aucune parade n’avait été prépositionnée, aucun antidote sérieusement conçu, aucun contrepoids consolidé. La peste de l’égocentrisme et de la cupidité a semblé nous surprendre, alors même qu’elle se construisait au grand jour.
Ainsi la colère s’est répandue, sans dissuasion ni régulation, emportant sur son passage patrimoines individuels et collectifs, souvenirs intimes, repères communs. Yves Cadet, après avoir résisté longtemps, conseillant, proposant, plaidant pour des réponses rationnelles et structurées, a fini, comme tant d’autres, par quitter Pacot. Mais à quel prix moral ? Celui d’une humiliation silencieuse : la sensation de défaite que produit la fuite ultime, lorsque la fuite vient sanctionner une vie d’engagement.
- Le départ : perte, déracinement, effondrement intérieur
Depuis des mois déjà, il avait abandonné sa maison et, avec elle, tout un monde : les souvenirs de ses voyages, de ses missions, de ses combats menés sur une planète où la richesse des multinationales s’alimente -- trop souvent -- du labeur et du sang de l’homme noir. Cobalt, manganèse, cuivre, terres rares, or, diamant, bauxite, pétrole, forêt, café, “matière grise”… autant de trésors sans valeur marchande, sans convertibilité en dollars, sans rentabilité, sans les bras d’ébène qui actionnent pelles, brouettes, machines, éprouvettes et cahiers de comptes.
Sa trajectoire l’avait conduit en Afrique, notamment au Congo. Et ses archives de vie, ramenées et conservées à Pacot, furent livrées à la fureur des pillages, à l’avidité brute, à la haine sans visage. Comme si l’on exigeait d’un homme qu’il tourne, impassible, les pages de son existence et jette ses propres fragments au feu ou aux eaux torrentielles.
Le repli fut donc à la fois salutaire et destructeur : salutaire parce qu’il sauva des vies ; destructeur parce qu’il délégitima, aux yeux du serviteur qu’il était, l’idée même de retraite méritée. Peu à peu s’installa un retrait plus profond : lent, imperceptible, mais inexorable, jusqu’à l’ultime cartouche -- celle du 19 décembre 2025 -- qui clôtura symboliquement le fusil d’une vie.
- Un devoir de témoignage et la puissance de l’éducation
Ce départ m’interpelle, tant par ce qu’il dit que par ce qu’il révèle. Il réveille en moi un devoir presque filial, alors même qu’aucun lien de sang ne nous unit. Il fut un temps où nos origines sociales respectives auraient, dit-on, interdit nos chemins de se croiser. Et pourtant, une “recette” a aboli les miradors : l’éducation. Elle casse les postes-frontières, brûle les barrières, crée des ponts, ouvre des avenirs.
Nous nous sommes rencontrés le 30 juillet 2016, lors du lancement des Caravanes Mariales organisées par le Centre Biblique Notre-Dame de Fatima, dans le cadre du centenaire des apparitions de Notre-Dame de Fatima. Charlotte Cadet et moi étions membres du comité d’organisation, responsables du protocole. Elle me présenta son époux. Très vite, le courant passa, notamment parce que nous étions tous deux agronomes, mais aussi parce qu’il détenait sur ma propre famille des bribes d’informations dont j’ignorais l’existence.
Notre relation, bien que faite de rencontres rares, fut authentique. Yves Cadet alla jusqu’à consacrer des nuits entières -- avec Charlotte -- à corriger le manuscrit de mon premier roman. Travail patient, minutieux, sans complaisance. J’y appris, parfois à mes dépens, qu’il faut d’abord apprendre à « écrire tout court » avant de prétendre écrire un livre.
De là naît aujourd’hui ce besoin d’écrire : par attachement, par reconnaissance, mais aussi par regret -- celui de n’avoir pas su capter tout ce qu’il aurait voulu transmettre.
- Saint-Louis-du-Nord : une terre-matrice
Comment parler d’Yves Cadet sans revenir à notre terre commune : Saint-Louis-du-Nord ? Cette cité, adossée aux reliefs du Haut-Piton et tournée vers l’Atlantique, séparée de La Tortue par le Canal du même nom, fut une terre d’abondance, de travail, d’histoire, de symboles. Un espace où l’agriculture, portée par la fertilité des sols et l’eau des rivières, avait façonné un véritable “bonheur vivrier”.
Saint-Louis-du-Nord fut aussi un lieu de densité historique : des traces de l’établissement ancien des aventuriers français aux épisodes politiques documentés (notamment un discours de Toussaint Louverture en 1796), jusqu’à l’empreinte de personnalités marquantes de la vie nationale. Sur le plan économique, c’était une ville capable d’autarcie relative : jardins ceinturant le bourg, métiers artisanaux, petites industries hydrauliques, commerce du café et du cacao, trafic maritime.
Sur le plan symbolique, la commune portait ses mythes et ses lieux de mémoire, ses carrefours redoutés, ses arbres réputés puissants, ses récits où le réel et l’imaginaire dialoguent encore.
C’est dans cet univers de discipline rurale, de dignité sociale et d’aspiration à l’accomplissement que grandit le jeune Yves Cadet, sous le regard d’un père éducateur -- Maître Titi, Louverture Cadet -- qui forma des générations en y semant l’honneur, la grandeur et la rigueur.
- Parcours professionnel et apport institutionnel
Né le 27 février 1935, Yves Cadet fit ses études secondaires à Port-de-Paix puis à Port-au-Prince, avant d’intégrer en 1959 l’École Nationale d’Agriculture, institution élitiste recrutant sur concours. Il sortit diplômé en 1963, dans une promotion charnière précédant la transformation institutionnelle menant à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV), rattachée plus tard à l’Université d’État d’Haïti.
Sa carrière débuta dans un programme de développement communautaire financé par l’USAID et exécuté par l’Université de Californie Riverside. Il poursuivit ensuite une expérience internationale -- notamment en République Démocratique du Congo -- avant de revenir en Haïti, passant par l’Office du café et, après 1986, par le MARNDR.
Le 26 mars 1999, appelé au gouvernement de Jacques Édouard Alexis, il reçut le portefeuille de l’Environnement au sein d’un gouvernement de consensus. Son passage au ministère fut, de l’avis de nombreux cadres, structurant : mise en place de directions techniques, impulsion d’une culture administrative de confiance et d’initiative, promotion d’une approche participative, finalisation du Plan d’Action pour l’Environnement, lancement d’activités publiques de sensibilisation telles que le Salon de l’Arbre et de l’Environnement.
Plusieurs témoignages convergent : Yves Cadet fut un homme de compromis, compétent, humble, rigoureux, profondément intègre, un gestionnaire “clean”, rarement emporté sinon face aux tentatives de délation et d’intrigues.
Il convient de rappeler qu’à l’époque, ce ministère jeune était souvent considéré comme un portefeuille secondaire, peu structuré, coincé entre rivalités institutionnelles et faiblesse budgétaire. Sous son impulsion, il sortit progressivement des limbes, gagna en reconnaissance et en crédibilité, auprès du public comme des partenaires techniques et financiers.
- Un modèle éthique face à la banalisation de la corruption
Après sa démission en 2001, Yves Cadet se retira sans amertume, fier du travail accompli, et continua à prodiguer des conseils, gratuitement, à ceux qui venaient vers lui. Sa trajectoire constitue aujourd’hui un repère dans une époque où la corruption tend à se normaliser, où les scandales financiers se banalisent, et où l’ambition individuelle se substitue au service public.
D’où la question centrale : comment “réinventer” un modèle comme Yves Cadet dans un temps d’aventurisme, de prédation et de sauve-qui-peut ? Il faudra remonter sa trajectoire, reconstruire le moule éducatif, social et civique qui l’a forgé ; inventorier et promouvoir les vertus qui guidèrent sa vie -- humilité, rectitude, sens de l’équilibre, esprit de compromis, intégrité, respect du bien commun -- et donner à sa mémoire une place publique : œuvres, lieux, événements, institutions, portant son nom.
Conclusion : donner sens au sacrifice
Notre vœu -- et c’était probablement le sien -- est qu’un jour la patrie, réveillée de son sommeil de mort, offre à ceux qui l’ont servie un cadre apaisé pour finir leurs jours avec dignité. Yves Cadet a connu les souffrances normales de la condition humaine, mais il a surtout souffert d’un effondrement national qui lui a volé sa retraite, sa sécurité, sa vieillesse, et une part de ses acquis intimes.
La nation a le devoir de donner un sens à ce sacrifice : que sa vie et son œuvre inspirent dirigeants et citoyens, pour que nous parvenions, ensemble, à construire un pays plus vivable, réconcilié avec ses rêves de grandeur et sa mission dans le monde.
Que l’âme d’Yves Cadet retrouve, dans les pâturages éternels, la paix qui lui a été ravie ici-bas.
Hugues JOSEPH
Port-au-Prince,
Samedi 10 janvier 2026
[1] L’auteur doit un vrai tribut de reconnaissance à L’Ex -Premier Ministre Evans Paul, Ex-Secrétaire Général du KID pour sa contribution inestimable à la révision de ce texte en y ajoutant des informations essentielles pour mieux cerner la vie et la carrière de Yves Cadet.
Merci aussi à Wilson Laleau qui a pris le temps de nettoyer et enrichir la première ébauche de ce texte.
