Le triomphe du viral (Fin de la série) : « Dis-moi où tu t’informes, je te dirai qui tu es »

À l’heure où beaucoup de jeunes tirent l’essentiel de leurs informations de TikTok ou d’Instagram, la question n’est plus seulement ce que nous pensons, mais d’où nous pensons.

Dacely Bertrand
05 déc. 2025 — Lecture : 6 min.
Le triomphe du viral (Fin de la série) : « Dis-moi où tu t’informes, je te dirai qui tu es »

Homme consultant son smartphone

À l’heure où beaucoup de jeunes tirent l’essentiel de leurs informations de TikTok ou d’Instagram, la question n’est plus seulement ce que nous pensons, mais d’où nous pensons. Dans un pays comme Haïti, où chaque rumeur peut coûter cher, la qualité de nos sources devient une question de survie intellectuelle et citoyenne.

 « Dis-moi où tu t’informes, je te dirai qui tu es. » Cette phrase pourrait résumer notre époque.

Autrefois, la question était : Que lis-tu ? Quels livres, quels journaux, quels auteurs t’influencent ? Aujourd’hui, elle devient : Quel fil suis-tu ? Quel algorithme te nourrit ?

Ce glissement n’est pas anodin. Il ne s’agit plus seulement d’un choix de contenus, mais d’un choix de milieu : se former à la complexité par des médias exigeants, ou se laisser façonner par le flux continu de vidéos courtes, de rumeurs recyclées et d’indignations instantanées.

Nos sources d’information ne sont plus seulement des miroirs de ce que nous sommes ; elles fabriquent, au jour le jour, ce que nous devenons.

Il faut « rendre à César ce qui est à César. » Dans ce paysage dominé par le scroll, il est important de rappeler qu’en Haïti, un quotidien comme Le Nouvelliste tient la barre depuis plus d’un siècle. Fondé en 1898, plus ancien quotidien d’Haïti et l’un des plus anciens journaux francophones des Amériques, il accompagne la vie nationale depuis plusieurs générations, malgré les crises politiques, économiques et sécuritaire.

Nul n’est parfait, aucun média ne l’est d’ailleurs. Mais tenir une ligne éditoriale, maintenir des standards minimaux de vérification, donner la parole à des voix diverses, porter les débats, publier les avis de la société civile, tout cela, dans un pays comme le nôtre, n’a rien d’évident. C’est une forme de résistance.

Alors que les plateformes numériques, sans responsabilité éditoriale réelle, diffusent des torrents de contenus en quelques secondes, un quotidien comme Le Nouvelliste rappelle discrètement qu’il existe encore des lieux où l’on prend le temps d’enquêter, de vérifier, de contextualiser, d’assumer la signature au bas d’un texte.

Ce temps long n’est pas un luxe ; il est une condition pour que la vérité ait une chance.

Récemment, lors d’un sommet organisé à New York, l’ancienne secrétaire d’État américaine Hillary Clinton s’est inquiétée publiquement du fait que des « jeunes gens intelligents et bien éduqués » tirent l’essentiel de leurs informations de plateformes comme TikTok. Elle a parlé d’un « sérieux problème pour la démocratie » quand plus de la moitié des jeunes s’informent principalement via des vidéos courtes, souvent sorties de leur contexte ou carrément fabriquées.

On peut être en désaccord avec elle sur bien des sujets pas des moindres surtout celui des élections de 2011 en Haïti, mais ce diagnostic mérite réflexion.

Un ami attire mon attention sur l’utilité des réseaux sociaux dans la circulation des informations. Oui, ils sont utiles. Cependant, TikTok, Instagram, Facebook Reels, YouTube Shorts, ces espaces ne sont pas neutres. Ils organisent les contenus selon ce qui retient le plus notre attention, pas selon ce qui est le plus exact. Ils misent sur l’émotion, la répétition, la vitesse. Ils produisent des réflexes, pas de la réflexion.

Le danger n’est pas que les jeunes aient accès à ces plateformes, l’information y circule aussi, parfois utile. Le danger, c’est l’exclusivité ; quand ces outils deviennent la principale voire l’unique source d’information, ils façonnent une vision du monde faite de fragments, de slogans, de séquences de 30 secondes.

Comment, dans ces conditions, comprendre une crise politique complexe ?

Comment saisir les racines historiques d’un conflit ?

Comment penser Haïti au-delà de la dernière vidéo virale ?

On attribue au chanteur Jim Morrison cette formule devenue célèbre : « Celui qui contrôle les médias, contrôle les esprits. » À l’époque, on parlait surtout de télévision, de radio, de journaux. Aujourd’hui, cette phrase résonne avec une force nouvelle.

Qui contrôle les médias aujourd’hui ? Non plus seulement les rédactions, mais des entreprises technologiques dont les algorithmes décident ce que vous voyez, dans quel ordre, avec quelle insistance et ce que vous ne verrez jamais.

Franchement, « Papa Doc. » aurait été fou aujourd’hui. Car, le contrôle ne passe plus par la censure brutale, mais par la saturation. On ne vous empêche pas de voir le vrai, on le noie dans un océan de distractions, d’indignations, de rumeurs, de vidéos sans lendemain.

Dans ce contexte, choisir consciemment ses sources, par exemple décider de lire un article de fond dans un quotidien comme Le Nouvelliste, suivre des revues sérieuses, écouter des spécialistes devient un acte de liberté intellectuelle.

Ce texte s’adresse particulièrement aux jeunes lectrices et lecteurs.

Vous avez grandi dans un monde où le téléphone est devenu la première fenêtre sur le réel. Ce n’est pas un tort, c’est un fait. Mais ce fait vous place devant une responsabilité nouvelle : vous devez choisir comment vous vous informez. 

Quelques pistes concrètes :

Diversifiez vos sources. Ne laissez pas un seul réseau social décider pour vous. Lisez des journaux, écoutez des émissions d’analyse, consultez des sources différentes, y compris celles avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord.

Pratiquez la pensée longue. Prenez le temps de lire des articles entiers, pas seulement des captures d’écran ou des extraits. Un texte de 1 500 mots n’est pas votre ennemi ; il est une gymnastique pour votre esprit.

Apprenez à distinguer l’info de l’info-pollution. Tout ce qui circule n’est pas connaissance. Posez-vous des questions : Qui parle ? D’où vient cette information ? Est-elle confirmée ailleurs ?

Réhabilitez la nuance. La réalité est rarement entièrement blanche ou noire. Méfiez-vous des discours qui promettent des explications simples à des problèmes complexes.

Faites de vos lectures un lieu de méditation. Ne vous contentez pas de consommer l’information ; laissez-la vous travailler. Relisez, notez, comparez. Parlez-en avec d’autres. C’est ainsi que se construit une compréhension solide du monde.

Terminer cette série par la phrase : « Dis-moi où tu t’informes, je te dirai qui tu es »,

c’est rappeler que nos sources d’information ne sont pas un détail technique. Elles sont au cœur de notre identité citoyenne, intellectuelle et morale.

Dans un pays aussi éprouvé qu’Haïti, où la rumeur peut enflammer un quartier, où un audio WhatsApp peut valoir plus qu’un démenti officiel, nous avons un besoin vital de médias qui tentent de faire un travail sérieux, avec leurs limites, leurs défauts, mais aussi leur courage. Le Nouvelliste fait partie de ces rares boussoles qui, depuis plus de cent vingt-cinq ans, rappellent que l’information n’est pas seulement un produit ; c’est un service rendu au public.

Aux jeunes, il ne s’agit pas de renoncer aux réseaux sociaux, mais de ne pas s’y abandonner entièrement. Faites la paix avec le temps long. Habituez votre esprit à la profondeur. Honorez votre intelligence en la nourrissant de sources qui vous élèvent, pas seulement qui vous excitent.

Car au bout du compte, oui : dis-moi où tu t’informes, je te dirai non seulement qui tu es aujourd’hui, mais qui tu es en train de devenir.

Dacely BERTRAND

dacelybertrand@gmail.com

Ingénieur Télécom | Maîtrise en IT

Professeur, University of the People (California)

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)