Haïti s’est encore une fois présentée au grand bal diplomatique des États américains; cette fois-ci c'est à Washington. Constat à la fois rac et salé : le pays s’écroule sous la férule des gangs, la faim, la misère et l’exode, alors que le gouvernement attend la levée de fonds de l'International. Problème lancinant et écrasant : l’État brille par son impuissance face aux attentes de la population haïtienne et la présidence tournante passe jusque-là à côté de l'accord du 3 avril 2024. Osons quand même. Ici, question crue et percutante : les appels à l’International sont-ils un salut ou une fuite en avant du gouvernement pour se faire bonne conscience d’un mal de trop ou pour pencher en langues de chat sur l'une des trois obligations de la présidence tournante à savoir réaliser les élections ? En cela une hypothèse fragile mais spectaculaire survient : à l’insu d’un réveil national commençant par s’attaquer à la première priorité dudit accord, à savoir rétablir la sécurité nationale, condition sine qua non d'une politique d'autosuffisance de l'État ayitien, aucun appui extérieur n’éteindra l’incendie dans lequel se trouve le pays depuis près de quarante ans de transition. Alors vient l’enjeu cardinal ou pontifical : la survie d’une population minée par l'insécurité et prise en otage dans des camps de fortune par des discours creux, sans assise d’autorités soumis à l'attention de gangs armés et de promesses recyclées de décision mi-équilibrée de l'International, est-elle pour combien de temps encore ?
Effets de pèlerinage
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en quête de bouées de sauvetage, s’est livré mercredi 27 août 2025 à Washington à une plaidoirie quasi théâtrale devant le Groupe des Pays dits amis d’Haïti. Une introduction palpitante du PM. L’image est connue : un chef de gouvernement quémandant, un auditoire compatissant de visage, et au final des résolutions à rebours, ou, à la va-vite, prises, mais oubliées. Paradoxe du Vieux-port-de-fleurs. Il a parlé d’« appui international renforcé » comme si la formule magique suffisait à transformer les ruines de la capitale en citadelle La Ferrière des années 1830.
Or, le décor est éculé. Faut-il bien le dire. Depuis trois décennies, les mêmes scènes se répètent : dirigeants haïtiens quémandant, bailleurs promettant, population agonisant, aide humanitaire flâne, les organisations et associations d’aide au développement bourgeonnent. Derrière les termes hantés de l’aide, se cache une réalité implacable : l’État haïtien semble être incapable d’assurer seul ses fonctions les plus élémentaires. Ce que l’on laisse entendre. Et quand le chef de gouvernement élève la voix à Washington, il confesse implicitement la faillite d’un pouvoir qui se réfugie dans les salons climatisés plutôt que dans les quartiers en feu et à sang, contrôlés par des gangs.
Le plaidoyer du Premier ministre ne manque pas de gravité, certes. Mais il semble manquer cruellement de courage politique. Car qu’importe l’aide internationale si, de retour au bercail, l’État continue de tourner le dos à ses responsabilités régaliennes face au tourment de la population ? À force de solliciter l'aide, on efforce Ayiti de s'habituer à l’assistanat; et, l’assistanat tue lentement l’idée même de souveraineté nationale et l'intégrité de la nation.
Reçu par Albert Ramdin, le secrétaire général de l’OEA, Monsieur Fils-Aimé a récité son credo en trois actes : sécurité, élections, économie, comme qui dirait l'accord du 3 avril 2024 « retour à l'ordre constitutionnel et institutionnel, rétablissement de sécurité et réalisation d’élections ». Une trinité séduisante, mais qui semble sonner creux jusque-là, car elle n’est pas adossée à une volonté réelle de rupture transitionnalisante.
La sécurité d’abord. Le Premier ministre a eu ce mot : « urgence absolue ». Mais fallait-il aller jusqu'à Washington pour admettre l’évidence ? Question quand même osée. Mais osons le dire : quand 90 % de Port-au-Prince est gangréné par les armes, chaque citoyen le sait déjà. Le monde en parle. Parler de « levée d’embargo » et de « modernisation des forces armées » a des allures de discours convenu. Faut-il rappeler que l’État n’a même pas su sécuriser ses commissariats, ses tribunaux, ses propres ministères voire sa population ?
Puis viennent les élections. Là encore, le rituel est flatteur : fixer des échéances, évoquer des pourcentages de centres de vote prêts, brandir quelques millions de dollars. C’est bien. Mais quelle urne peut résister quand la machette, la misère, la mort crue et amère, le fusil et l’instabilité politique grandissante règnent en maîtres; quand le gémissement de la population retentit dans les ailleurs de nouvelles aventures du retour à la case de départ; quand on demande à une population pillée, dépourvue de tout son contenu éternel de retourner dans les fourneaux des quartiers contrôlés par des hommes armés qui ont violé ses enfants, brûlé ses maisons et ses potagers ? Ce discours électoral semble à un château de sable à la merci de la première vague d’un international qui siège en spectateur prometteur et d'une politique coopération avec le mal malgré qu'il continue de faire plus mal.
Vient la « relance économique ». Une tarte à la crème diplomatique. La table est servie. Les promesses émaillent les plats des agonisants en Haïti. Comment parler d’économie quand les routes sont bloquées et contrôlées par des postes de péages des hommes armés, les ports pillés, les banques assiégées, les écoles fermées ? Ce triptyque a le goût amer d’un refrain mille fois répété, d'une chansonnette française que l’on fredonne sans répit mais mal comprise : des mots ronflants, des mots tendres qui invitent à la douceur mais peu d’ancrage dans le réel ayitien.
Promesses électorales, quelle affaire!
La fameuse « feuille de route » de l’OEA, saluée par le Premier ministre, n’est rien d’autre, semble-t-il apparemment, qu’une promesse recyclée. Des élections en 2026, dit-on. Belle chanson! L’illusion d’un calendrier, comme si fixer une date pouvait conjurer les démons de l’instabilité qui captent la république dans leurs djakout du mal absolu. Qui sait ! Alors qui jouera la dernière carte puisque l'on est à deux doigts de la fin de l’année 2026 ? Allons voir !
Le chiffre brandi – 85 % de centres de vote déjà prêts – relève de la poudre aux yeux. Des locaux vides peuvent bien exister. Mais ils resteront lettres mortes tant que la terreur règne à Port-au-Prince. Alors qu’importe un bureau de vote s’il se trouve sous la férule d’un chef de que l’on appelle couramment gang, enfant désobéissant de la République, des chefs armés mal orientés ? Qui n'a pas appris que la démocratie ne se mesure pas en pourcentages, mais en confiance, en participation et en toute sécurité sinon en l’assurance de fonctions régaliennes de l’État. C'est un fondamental du jeu de l'alternance politique et de la logique républicaine du pouvoir.
Et les fameux « 65 millions de dollars » ? De l’argent déjà promis, déjà annoncé, mais dont l’efficacité reste plus qu’incertaine. L’histoire ayitienne regorge de financements engloutis dans la corruption et la mauvaise gouvernance pour la majorité mais bonne pour les trancheurs de gâteaux. Ce que réclame la population, ce n’est pas un chèque international, mais une volonté politique pour un retour à l’ordre national. Si tant est que la feuille de route ressemble plus à une feuille de vigne, une feuille blanche couvert de sang des femmes et des enfants privés de l’école, des hommes privés de leurs outils professionnels, croupis dans des camps de fortune pour habiller la misère par la survie, destinée à couvrir la nudité d’un pouvoir désarmé de capacité d'accomplir les fonctions régaliennes de l’État depuis toujours.
L'humain et l'humanitaire
L’humanitaire a servi de carte maîtresse dans le discours du Premier ministre, ce n’est pas du tout un mal. Mais comment mettre fin à l’aide humanitaire quand les organisations internationales et nationales se pilulent et caressent schématiquement leurs projets d’aide au développement ? Ayiti, dit-il, compte 1,3 million de déplacés internes. Une donnée officielle effroyable, qui devrait suffire à faire trembler tout gouvernement digne de ce nom. Mais que reste-t-il, sinon des suppliques et des complaintes à l’international ?
Certes, Monsieur Fils-Aimé a parlé de solutions durables, de soutien à l’agriculture et aux petites entreprises. Des mots nobles sinon bien choisis et soulignés. Mais là encore, combien de fois n’a-t-on pas entendu ce refrain ? Depuis des décennies, on promet de renforcer l’agriculture, et pourtant les marchés débordent de produits importés. Belle recette. Fameuse perception sur des produits importés. On promet d’appuyer les petites entreprises, mais elles ferment les unes après les autres, étranglées par l’insécurité et l’absence de vision économique. La population a besoin de pain, pas de slogans, elle a besoin de récupérer ses terres pour élever avec dignité ses bétails et ses volailles.
L’idée de créer un comité mixte avec l’OEA est sans doute l’initiative la plus révélatrice du discours du Premier ministre. Sous couvert d'harmonisation, elle traduit l’idée d’une dépendance extrême d’Ayiti. Ce n’est pas parce que l’on ignore la politique grandissante de la diplomatie géostratégique de la région, mais depuis quand l’OEA sert de médiateur et de catalyseur dans les dialogues, et pour quel résultat ? Comme si le pays ne pouvait plus définir seul ses priorités sans l’aval d’une tutelle internationale. Finalement, il semble que c'est voulu des autorités haïtiennes.
En réalité, cette proposition n’est pas un signe de coopération, mais une confession de faiblesse approfondie. Point-barre. Elle rappelle que le pouvoir en Ayiti se réduit à gérer la misère et à transmettre la facture aux bailleurs étrangers pour l’habillement plus doux et plus long. Or l'on sait qu'un État qui délègue ses choix stratégiques n’est plus qu’une coquille vide, un enfant que l’on tape sur les mains, quand on veut, où l’on veut.
« Douze millions de vies à protéger », a clamé Monsieur Fils-Aimé. Une vérité incontestable, mais devenue un slogan politique. Derrière cette formule pathétique, une interrogation se faufile et prend place : qui protège qui en Ayiti depuis 2021? Quel État compétent et responsable ne sait pas que ses citoyens n’ont pas besoin d’être énumérés comme des chiffres, mais défendus comme des citoyens et des contribuables.
Alors, l’appui international peut-il sauver Ayiti ? La réponse est cruelle : non, les souvenirs de 1994 peignent la toile de l’histoire ; les traces du passé trouble de 2004 embellissent salement les questions de missions militaires et diplomatie géostratégique d’Haïti à l’international. Ce n’est pas tant que l’État restera spectateur de sa propre déchéance.
Le Premier ministre a énuméré ses priorités : sécurité, élections, économie, humanitaire, coopération. Belle recette énumérative. Mais ce catalogue ressemble davantage à une fuite en avant qu’à une stratégie nationale pour habiller le mal qui fait encore plus de mal. La vérité nue est que la souveraineté se gagne sur le terrain, puisqu'il est urgent d'agir, pas dans les tribunes. L’appui extérieur peut être un levier important dans la mesure où l'on développe une coopération gagnant-gagnant, jamais une béquille éternelle, il faut l’accepter en tant que dirigeants. La seule voie crédible passe par un sursaut national, une reprise en main courageuse, et une rupture avec l’habitude de la dépendance politique d’histoire longue du pays. Alors combien de temps encore la population haïtienne tolérera-t-elle que ses dirigeants transforment la détresse collective en opportunité stratégique des organisations régionales et d'autres États ? Qui a donc la réponse ?
Formation : Mastérant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico; Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH)
