LES DÉBUTS DE JEAN ÉLIE TELFORT
Dans la Vallée de Paradis, où les plages pittoresques et les paysages idylliques se côtoient, une légende est née. Jean Élie Telfort, alias Cubano, le chanteur emblématique du groupe Skah Shah, a grandi dans la ville de Port-de-Paix, baptisée par Christophe Colomb du doux nom de Valparaíso. Les rues de cette ville du nord-ouest d'Haïti, comme la rue Rebecca ou la rue Stenio Vincent, ont vu naître un 20 octobre 1950 un artiste qui allait révolutionner le rythme Compas.
Dans ce texte, nous allons explorer la carrière de cette légende vivante, Jean Élie Telfort et découvrir les secrets de son succès jusqu’à devenir Cubano, chanteur de l’éternel Skah Shah #1.
Son parcours est une véritable histoire de passion et de détermination. Très tôt, il est attiré par la musique. À l’âge de quatre ans, il reçoit de son oncle revenant de Miami, un harmonica et il devient immédiatement la coqueluche de la famille, jouant, chantant des mélodies à la mode, grâce à son nouveau joujou/instrument.
Son talent naturel et sa passion pour la musique l'ont amené à rejoindre la chorale de son école primaire, le Collège de notre dame de lourdes. C’est le père Roger Schmidt qui lui apprend les rudiments du chant, c’est là qu’il a développé ses compétences vocales.
Le jeune musicien, un véritable prodige, avait deux passions : le sport et la musique. Sur les terrains de foot, il était un joueur talentueux et élégant de l'équipe Hispaniola de Port-de-Paix, mais c'est sur scène qu'il allait vraiment briller. Avec son groupe « La Perle des Antilles », un mini-jazz qui reproduisait les tubes de Nemours J-B, Weber Sicot et Septentrional, Cubano se faisait déjà un nom dans le monde musical de sa ville natale.
Multi-instrumentiste, il alternait entre le tambour, l'harmonica, la basse et l'accordéon, accompagné de ses amis musiciens : Jean Alcindor à l'accordéon, Armand Durant à la basse, Roger M. Eugène (Shoubou) au chant, et Max Maurasse à la guitare. Ensemble, ils créaient une musique qui était à la fois traditionnelle et innovante.
Mais c'est un événement en apparence anodin qui allait changer le cours de sa vie. En 1964, lors des vacances d'été, Gérard Dupervil qui vient de quitter Jazz des Jeunes et son orchestre Riverside débarquent en ville sans leur bassiste, empêché par une pluie torrentielle. Jean Élie, qui avait déjà fait ses preuves avec « La Perle des Antilles », est appelé à la rescousse. Son entourage convainc ses parents de le laisser monter sur scène, il n’avait pas 14 ans. C'était un prélude à sa carrière, un signe du destin.
De plus, il était apte à composer. Dans son répertoire il avait écrit « Yola », cette chanson composée pour son premier groupe d’adolescents, qui sera reprise par Shleu Shleu.
SHLEU SHLEU, SON BAPTÊME DE FEU
À l’été 1970, J. E. T. reçoit une lettre de Shoubou l’informant que son groupe de prédilection était à la recherche d’un nouveau chanteur. Les Shleu Shleu, ce groupe légendaire équivalent des Beatles en Haïti, l'appelait. Il laisse derrière lui le championnat de football et revint précipitamment à Port-au-Prince où il avait déjà entamé ses études secondaires au Lycée Pétion.
Quatorze chanteurs étaient en lice, pour l’audition, mais Jean Élie est déterminé à se démarquer. Après une première séance, les plus talentueux de la cohorte sont à nouveau convoqués le samedi suivant.
Il transpire dans la salle climatisée du Rond Point Night Club, tous les grands fans s’étaient réunis, les Buteau, les Argant, mais il trouve refuge dans l'arrière-scène, où il fait quelques accords sur un vieux piano mal accordé pour chasser le stress.
Le tambourineur le suit du regard avec intérêt et l’interpelle :
-Tu joues au piano?
-Je joue de plusieurs instruments, répond-il avec assurance.
-Et, le tambour?
-Là tu touches à mon instrument favori.
On l'invite alors sur scène. Il interprète « Dans la vie » au tambour. Les Shleu Shleu entonnent « Solange » et il passe au congas.
Mais c'est avec "Endlessly" un hit de Brooke Benton que Jean Élie allait vraiment briller. Après un bref échange avec le maestro Rosenthal, c’était conclu. Un coup d’audace de sa part, la pièce n’avait pas été jouée depuis le départ du chanteur Peddy.
J. E. T. s'approche du micro, et sa voix chaude et expressive enveloppe la salle. Les mots "Higher than the highest mountain And deeper than the deepest sea" résonnent comme une déclaration d'amour, et le public fut conquis. Les hochements de tête approbateurs se multiplient, et deux minutes trente secondes plus tard, l'assistance en redemande.
Le lendemain dimanche, à la Chaumière, dans l'ambiance feutrée des montagnes boisées de Kenskoff, on était prêt à accueillir ce beau noir qui ressemble à un Cubain mais qui chante en anglais. Sa voix avait conquis les cœurs, et son nom allait devenir synonyme de Konpa. Cubano, la star, est né!
Avec les Shleu Shleu, il connait des moments de création et de gloire. Il participe à la composition de hits comme « Caroline », une chanson qu'il avait écrite pour une jeune fille qui lui reprochait de ne jamais lui avoir dédié une chanson malgré ses beaux mots. Caroline a existé, et Cubano l'avait immortalisée dans sa musique.
Il créa également « Bèl Ti Machann » en Guadeloupe, avec une introduction proposée par Serge Rosenthal et il compléta la ligne mélodique. Cependant ce n’est que longtemps après qu’il avoua au maestro que les paroles de cette chanson étaient inspirées d’un tableau de peintre naïf qui était sous ces yeux tout le long de leur conversation. Le tableau représentant l’image d’une marchande assise sur un âne.
L’APPEL DE NEW YORK
En dépit des succès et de la gloire, Cubano sent que l'avenir en Haïti est limité. Il faut aller « Là-bas », dans ce monde du progrès, du développement et du « Green back », ces billets verts, symbole de liberté et de prospérité. Après avoir chanté « Al bay gòl » en l'honneur de la sélection nationale de football, championne de la CONCACAF en 1973 et qualifiée pour le mondial à Munich en Allemagne, Cubano s'envola pour New York, prêt à conquérir de nouveaux horizons.
Et c'est là que commence une nouvelle étape de sa carrière, avec ses amis musiciens, Cubano allait créer un groupe qui allait révolutionner la scène haïtienne.
CUBANO, ARSÈNE ET LE PROJET SKAH SHAH
Dans les rues enneigées de New York, Cubano et Arsène formaient un duo inséparable, leurs pas entremêlés comme les notes d'une mélodie nostalgique. Lorsqu'ils avaient un moment de liberté, ils se laissaient aller à ressasser les souvenirs de leur passé récent, comme des feuilles détachées de leurs branches et emportées par le vent.
Ils se remémoraient leurs déambulations au Bicentenaire, où les « Nymphes d'ébène »entouraient la fontaine lumineuse de leur présence gracile, tels des fantômes de la mémoire. Ils évoquaient les après-midi passés à déguster une crème glacée chez les Marra à Delmas, après avoir savouré le célèbre plat de griot avec riz national chez Jhetto, les saveurs explosant sur leur palais comme des feux d'artifice.
Les souvenirs de Cola Spur bien frappé,au Bec Fin à la rue Pavée, lors d'après-midi de canicule, les faisaient sourire, et l'odeur de la fumée de cigarette se mêlait à celle des hamburgers, créant un parfum de nostalgie. Arsène, convaincu que les musiciens étaient destinés à composer et jouer de la musique, maudissait son travail actuel, qui consistait à décaper un yacht long comme la rue des Casernes. Cubano avait marre de son superviseur qui lui réclamait constamment du temps de travail supplémentaire.
L'idée de former un groupe de musique s'était installée dans leur esprit, tel un rêve éveillé, une échappatoire à la réalité new-yorkaise qui les entourait, les étouffait. Il fallait rapatrier les autres musiciens restés en Haïti, faire revivre les mélodies qui avaient bercé leur jeunesse, et créer une musique qui serait comme un pont entre deux mondes, deux cultures et qui rendraient leur existence moins pénible. Le rêve prenait forme, et les notes de musique commençaient à s'écrire dans l'air, comme des promesses de liberté.
Il fallait rentrer Loubert, Mario et Tifrè, cette saga qui impliqua un certain Georges Francis est largement expliqué dans « Une Conversation avec Johnny Frantz Toussaint »dans l’édition du Nouvelliste du 7 juillet dernier.
THE « GODFATHER » DU COMPAS
Le titre de "Godfather du Compas" qui lui avait été attribué par Pierre Michel Theodat et Mario de Volcy l'avait profondément marqué, comme une empreinte lumineuse sur son âme d'artiste. Cubano en est éternellement reconnaissant, son cœur débordant de gratitude envers ces deux hommes qui avaient su reconnaître son talent et son dévouement à la musique.
Selon lui, ce titre était le fruit de la fougue qu'il avait toujours démontrée dans son jeu et dans son comportement sur scène, une énergie qui avait captivé les foules et les avait laissées sous le charme de sa musique. Il se souvenait de Pete El Conde, ce chanteur qui avait enchanté les scènes avec sa voix suave et son jeu de maracas gracile, une influence qui avait laissé une marque profonde sur son style.
Mais Cubano avait toujours été animé d'un esprit combatif, d'une attitude très engagée envers le rythme compas qu'il scandait durant ses tours de chant, comme un appel à la danse et à la célébration. Et c'était précisément cette passion, cette énergie qu'il avait puisée dans les soirées légendaires du Club Corso, situé au deuxième étage de la 86e Rue Est, entre la 2e et la 3e Avenue, à Manhattan, dans le cœur vibrant de New York.
Il se rappelait les prestations enflammées du Corso, où la musique jaillissait des murs et des fenêtres, où les notes de trompette et les rythmes de congas semblaient prendre vie dans la rue même, faisant courir les passants pour voir qui jouait le solo de trompette. Les sons de la musique salsa se mêlaient aux bruits de la ville, aux sirènes des voitures de police et aux annonces du métro qui filait sous terre, à la station de Lexington Avenue, juste en face de la 86e Rue. Il avait vu Jhonny Pacheco, Ismaël Miranda, Celia Cruz, Bobby Valentine, et tant d'autres, tous ces géants de la musique latine qui avaient illuminé les scènes du Corso de leur présence.
Et c'était toutes ces influences, toutes ces soirées de musique et de danse qui avaient permis à Cubano de développer ce charisme, ce magnétisme qui avait conquis les foules et lui avait valu le titre de « Godfather du Compas ». La consécration était venue lors d'une soirée hommage organisée en son honneur par Theodat et De Volcy, une soirée qui restera à jamais gravée dans sa mémoire comme un moment de pure magie.
LA FRACTURE FATALE
Le Skah Shah était à son apogée, après la victoire de l’album « Message »avec des prestations scéniques époustouflantes qui leur servaient également de répétitions, leur jeu était précis et au top. Les gens d'affaires du milieu se bousculaient pour les solliciter, et deux des plus grands producteurs, Patrick Anson et Marc Duverger, leur faisaient la cour pour obtenir des contrats de production de disques et de spectacles.
Cubano, le chanteur fétiche du groupe, reçut une offre d'Anson pour un album solo, mais il hésita, l'esprit d'équipe ayant préséance. Il se confia à Loubert Chancy, qui lui répondit qu'il était maître de sa destinée.
Cependant, tourmenté à l'idée d'« abandonner » les copains, Cubano déclina l'offre du producteur. Mais le destin allait jouer un tour cruel à Cubano. Quelques temps plus tard, Loubert Chancy sortit son album solo, « Doudou », sous étiquette Macaya de Patrick Anson, celui-là même qui était en pourparlers avec Cubano ! L'album était entièrement chanté par Hervé Bléus, et Cubano fut abasourdi.
Mais ce n'était pas tout. En moins de deux ans, de 1979 à 1981, ses coéquipiers sortirent quatre albums solos, chacun avec son propre style et son propre succès. Anderson Cameau, le trompettiste, sortit « La Prière » sous le nom de Cobra avec Chancy Records. Ti Frè présenta un album de Noël titré « Aïda » enregistré par Delta Records de Gesner Rigaud. Et Mario Mayala frappa le jackpot avec son album référence composé avec Gérard Daniel : GM Connection, You and I.
Selon Cubano, ces événements contribuent à fissurer le ciment qui unissait le groupe. La présence de Hervé Bléus lors des prestations publiques, imposée par Loubert Chancy, fut mal perçue par Cubano, qui se sentit blessé dans son amour-propre. Pressé de toutes parts par les fans qui lui réclamaient son album solo, Cubano dit avoir perdu ses illusions.
En 1983, il décida de prendre son destin en main et sollicita Fred Paul de Mini Records, producteur avisé. De cette collaboration sortit un album cinq étoiles avec autant de morceaux : « Essence de Cubano » ! Du Cuban pur, où nostalgie, nationalisme et charme s’entremêlent. L'album fut enregistré au légendaire Power Station de Berklee à New York City, situé au 441 West sur la 53ᵉ Rue, entre les neuvième et dixième avenues, dans le quartier de Hell's Kitchen à Manhattan.
LA COLLABORATION AVEC DERNST ÉMILE
Lors de la production de son album solo « Essence de Cubano », Cubano s'offrit le meilleur arrangeur, Dernst Émile. De cette collaboration sortit un album cinq étoiles avec autant de morceaux qui allaient faire danser ses fans. Dernst Émile, un véritable génie de la musique, un maître de la guitare, de la composition et de l'arrangement, avait déjà travaillé avec des groupes comme le Skah Shah, GM Connection et System Band et sur les deux premiers projets du chanteur Ansy Dérose. Sa contribution à l'album « Essence de Cubano » fut déterminante, apportant une touche de sophistication et de créativité qui allait définir le son du Skah Shah. Dernst ce monument négligé dans la communauté haïtienne est nettement plus prolifique et valorisé à l’international. Il mériterait un papier à lui tout seul afin que le public haïtien le découvre enfin.
L’HÉRITAGE DU SKAH SHAH
Malgré les tumultes qui ont secoué le groupe, où l'ego a souvent pris le pas sur la synergie du succès, le Skah Shah a enfanté des albums d'anthologie qui demeurent gravés dans la mémoire collective. « Forever » (1980), avec ses hits fulgurants « Sentiment »et « Macho Man". Ensuite "This is it" (1981), porté par le succès éponyme "Ozanana", et "Café" (1982), où la face B du vinyle révélait le titre "America", sont autant de jalons d'une discographie exceptionnelle. La série se poursuit avec "Nou la Dial #1" (1984), album remarquable qui abrite la version longue de "Bel Ti Machann" et la révélation "Damou Damou", où l'on sent déjà l'influence Kasav dans des titres comme « Oye Oye »et « Voisine Françoise". Hélas, c'est l'album "Men nimewo a" (1985) qui sonne le glas de cette longue série de succès, à l'exception notable du titre « Aleco », qui demeure pour certains un peu trop dispensable.
LA LONGUE AGONIE D’UN GROUPE LÉGENDAIRE
Plusieurs facteurs laissent entrevoir un déclin progressif à partir de la seconde moitié des années 80. La sortie d'albums sous le nom « Skah Shah #1 All Generation » et des performances avec de nouveaux musiciens trahissent une perte de cohésion et un renouvellement du groupe original qui ne convainc pas. Le décès de Mario Mayala, le départ de Loubert Chancy et la mauvaise gestion des projets individuels sont autant de facteurs qui ont précipité la déroute du groupe. L'aventure solo de Loubert, surnommé Bazooka, et celle de Cubano n'ont pas suffi à endiguer la perte de repères et d'originalité qui avait fait la force du Skah Shah à l'école Shleu Shleu. Sachez qu’à l’instar de Tabou Combo, Skah Shah a été sollicité pour des tournées au Japon, pour des projets de disques. Méconnaissance du marché, lacunes en gestion, discordance ont freiné les élans du Number One.
En guise de réflexion et de conclusion, nous laisserons la place à une intelligente analyse de Daniel Gérard Rouzier, qui, à propos de l’article précédent « Conversation avec Johnny Frantz Toussaint », nous livre cette réflexion profonde : « Ce que tu racontes, Aly, dépasse la chronique musicale : c'est un miroir tendu à notre société — et peut-être une prophétie. Car dans chaque note de guitare, chaque souffle de cuivre, chaque voix qui s'élève malgré tout, je perçois une obstination : une volonté de renaître. » Il ajoute : « L'histoire d'Haïti se répète, oui. Mais elle peut se réinventer aussi. Et si, un jour, nos enfants comprennent que la beauté ne s'improvise pas mais se construit ensemble, alors peut-être verrons-nous naître ce que nous avons manqué : une œuvre durable, patiemment tissée à plusieurs mains, au nom de tous et pour tous — sans exclusion et sans exclusive. » Ces mots, chers lecteurs, résonnent comme un appel à la création collective et à la transmission d'un héritage qui transcende les générations.
En raison de l’état de santé de Arsène Appolon, qui ne peut à présent m’accorder d’entrevue, je me vois contraint d’arrêter cette série sur le Skah Shah #1. Merci 🙏🏾de m’avoir accompagné dans cette promenade dans le passé. Joyeux 70ème au Compas/Konpa.
Merci également aux animateurs Guy Wewe, Carel Pèdre, Ralph Conde et Fieuve Vénus, grâce à vos entrevues, j'ai pu compléter mes recherches sur M. Jean Élie Telfort, qui a refusé de m'accorder une entrevue.
Aly Acacia
