Un ballon plutôt qu’une balle : le pari du sport à l’école en Haïti

Par Nesmy Manigat Cet article fait partie de la série sur les quatre nouvelles matières rendues obligatoires dans le curriculum de l’école Fondamentale en Haïti par la décision ministérielle du 14 juin 2023.

Nesmy Manigat
16 juil. 2025 — Lecture : 5 min.
Un ballon plutôt qu’une balle : le pari du sport à l’école en Haïti

Les jeunes footballeurs de SLG Académie en action
Photo : SLG Académie

Par Nesmy Manigat

Cet article fait partie de la série sur les quatre nouvelles matières rendues obligatoires dans le curriculum de l’école Fondamentale en Haïti par la décision ministérielle du 14 juin 2023.

Quand ce samedi 22 juillet, à la coupe du monde féminine de la FIFA 2023, sur la pelouse du Brisbane Stadium en Australie, nos « Grenadières », pour leur première coupe du Monde, affrontaient en match d’ouverture de poule, les « Lionnes » d’Angleterre, c’est tout un peuple qui s’était levé d’un seul souffle. Chrétiens, vodouisants, athées, noirs, mulâtres, des sections communales jusqu’aux centres-villes en passant par les bidonvilles, on rêvait tous « bleu et rouge ». Le sport, plus qu’un jeu, devient alors une vibration nationale, probablement la seule force capable de rassembler ce que l’histoire a trop souvent divisé jusqu'à aujourd'hui.

Pourtant cela fait plus de 50 ans que nos Grenadiers ont participé à la coupe du monde de la FIFA. Dans 3 ans, Sylvio Cator aura un siècle depuis qu’il a décroché une médaille d’argent au saut en longueur en 1928, et l’équipe haïtienne de tir à la carabine libre a obtenu une médaille de bronze en 1924. Les deux seules médailles olympiques détenus par Haïti, contre 15 pour la République Dominicaine, 16 pour le Bahamas, 94 pour la Jamaïque et 244 pour Cuba.  

Dans une Haïti en quête de cohésion, d’espaces sûrs et d’espoir pour sa jeunesse, le sport scolaire, rassemble, galvanise, ferme les portes du désespoir exploité par les gangs pour recruter et réinvente l’espoir perdu d’une jeunesse disponible pour toutes les aventures, les pires comme les meilleures. C’est pourquoi le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a pris en 2023 une décision majeure : inscrire l’Éducation Physique et Sportive (EPS) comme matière obligatoire à tous les niveaux, du préscolaire au secondaire. Une décision qui dynamisera les championnats interscolaires dans toutes les disciplines sportives et l’athlétisme, sans lesquels les pays accèdent difficilement aux compétitions internationales.

Transformer le temps libre en temps éducatif

Le 19 janvier 2024, un tournant a été marqué avec la signature de trois protocoles d’entente entre le MENFP et les fédérations haïtiennes de football, de basket-ball et de volley-ball. Ces accords prévoient une mobilisation conjointe des expertises pour encadrer la pratique sportive dans les écoles, à travers la formation des enseignants, la production de matériels pédagogiques, l’organisation d’activités sportives, et l’équipement des établissements. Le ministère de la Jeunesse et des Sports (MJSAC) a été mobilisé pour participer activement à cette dynamique à travers son réseau et ses ressources. L’EPS renforce non seulement la santé du corps, mais aussi l’équilibre mental, si essentiel dans un contexte de stress collectif et d’incertitude. L’Éducation Physique et Sportive redevient ainsi une composante à part entière du projet éducatif national, au même titre que l’éducation à la citoyenneté, l’éducation esthétique et artistique, la technologie et les activités productives. 

Dans le contexte actuel, de nombreux enfants et adolescents se retrouvent désœuvrés à cause de la fermeture prolongée des écoles. L’EPS, intégrée intelligemment dans une politique d’extension du temps scolaire, transformera ces temps perdus en temps retrouvé, en offrant des plages horaires structurées de pratique sportive encadrée. Il crée des routines positives, développe la discipline personnelle, la gestion de l’effort, le respect des règles, et surtout, il occupe utilement.

Dans les quartiers vulnérables, il représente une barrière protectrice contre l’attrait des gangs, qui vont jusqu’à l’utiliser eux-mêmes, quand l’école est absente, pour recruter. Un ballon dans une équipe qui transmet des valeurs citoyennes peut parfois empêcher une arme à feu d’entrer dans la vie d’un adolescent. Un terrain de sport peut être autant dissuasif qu’un poste de police s’il parvient à offrir un espace de reconnaissance, de camaraderie et de dépassement de soi, qu'offrent parfois les gangs armés. Cette dynamique englobe également les sports cérébraux tels que les échecs, les dames ou d'autres jeux de stratégie, qui permettent de canaliser l’attention des jeunes vers la réflexion, la patience et la planification, tout en renforçant les compétences cognitives utiles à l’école comme dans la vie. Les EFACAP et le CFEF auront un rôle clé à jouer dans ce dispositif.

Un levier de cohésion nationale et de mixité sociale

Dans un pays divisé depuis deux siècles, traversé par des lignes de fracture régionales, sociales et linguistiques, le sport peut être un puissant antidote à la fragmentation. Il offre un langage commun à tous les jeunes, qu’ils viennent de Ouanaminthe, de Port-de-Paix, de Jacmel, des Cayes, de Mirebalais ou de Cité Soleil. Sur un terrain, peu importe l’uniforme, l’origine ou le statut social, c’est le jeu collectif, la stratégie partagée, la solidarité d’équipe qui priment.

À travers les partenariats noués avec les fédérations sportives, le ministère s’engage à fournir les moyens nécessaires pour que chaque école devienne un lieu d’épanouissement physique et moral. Il s’agit d’un effort collectif qui mobilise l’État, les enseignants, les parents, les collectivités et les partenaires techniques. Promouvoir le sport dans toutes les écoles, c’est donc aussi lutter contre la reproduction des ghettos sociaux et culturels. C’est faire se croiser des jeunesses qui ne se rencontrent jamais ailleurs. C’est bâtir, à petits pas, une société plus solidaire, plus inclusive, plus humaine, plus haïtienne dans son unité et dans sa diversité.

C’est dans nos cours d’école, parfois poussiéreuses, parfois incomplètes, à travers nos compétitions scolaires que naîtront nos prochains Sylvio Cator,  nos futurs médaillés olympiques, nos champions du monde en sport individuel ou collectif. Mais plus encore, c’est dans ces mêmes écoles que se construisent, chaque jour, les fondations d’une mixité et cohésion sociales plus fortes, d’une sécurité durable et d’une paix véritableL’Éducation Physique et Sportive ne préparera pas seulement des podiums, il préparera Haïti à se relever, à s’unir, à respirer en sortant de ce chaos qui entraîne sa jeunesse. À redevenir elle-même, pour tenir la promesse de son histoire et de son futur. #LekòlPaKaTann