Ici c’est un manguier à D’Osmond, petit village au sud de Ouanaminthe. Des dizaines de manguiers dans cette situation en ce moment avec des mangues et des mangues qui tombent, encore plus que des feuilles et qui n’intéressent personne.
Au lieu d’être une richesse, elles deviennent une corvée pour les ménages qui doivent les balayer, les entasser pour les jeter au rebut. Pas d’enfants pour les manger. Pas de cochons pour les convertir en graisses et en protéines. Pas de système pour les collecter. Pas de transport pour les amener au marché.
Pas de structure de transformation pour les sécher, les transformer en jus, en confiture, en pâtes de fruits, en ornement pour la pâtisserie. Pas de chaîne de froid pour les conserver fraîches de manière à les transporter plus loin ou les garder pour la période de soudure qui va bientôt arriver vers septembre-octobre.
Mais D’Osmond n’est aussi qu’un exemple parmi des milliers de localités, de quartiers, de sections communales sur l’ensemble du territoire national qui expérimentent ce gaspillage honteux de nos ressources alimentaires pendant que, dans d’autres zones du pays ou dans les quartiers pauvres des villes, le prix d’une petite mangue est hors de portée.
Partout actuellement, dans le Nord-Ouest, le Plateau Central, l’Artibonite, le Nord et probablement dans tous les autres départements de l’Ouest et du Grand-Sud, nous assistons à cette même mutation pernicieuse par laquelle une ressource, une richesse inestimable devienne plutôt source pollution et de frustration pour la population.
Imaginez en plus que cela se répète sûrement depuis très longtemps, depuis les débuts de notre pays.
Et si on faisait le calcul de la valeur actualisée de toutes les productions de mangue ainsi gaspillées depuis 1804, comme on l’a fait pour la dette de l’Indépendance.
On découvrirait alors combien de richesses nous filent entre les doigts, seulement parce que nous sommes technologiquement pauvres. Pauvreté technologique qui vient, entre autres, de notre pauvreté mentale, de notre pauvreté citoyenne, de notre pauvreté de vision.
Ajoutons à ce fâcheux décompte, nos productions d’avocats, d’arbres véritables et de beaucoup d’autres fruits qui font l’objet du même gaspillage partout sur le territoire, chaque année, depuis des dizaines voire des centaines d’années.
On finira alors par admettre que notre pauvreté globale est totalement fabriquée, un produit bâtard de notre mauvaise gestion de notre pays, de notre insouciance sur le sort de la majorité, lorsque, contre toute logique, le pouvoir de décision nous tombe entre les mains.
Demandons-nous maintenant quels dirigeants dans ce pays aujourd’hui ignorent ce gaspillage? Puis demandons-nous dans quel bureau, dans quel laboratoire, dans quel service connu, quelqu’un a déjà amorcé une petite réflexion. Pour que, dans 50 ans, pour être optimiste, nos mangues, nos avocats, nos fruits en général soient convertis effectivement en ce qu’ils sont réellement : 1)de l’argent et des richesses pour les zones de production, pour les producteurs et pour tout le pays, 2) des ressources alimentaires bon marché pour toutes les couches de notre population, 3) des matières premières pour faire rouler usines et industries de transformation, elles-mêmes créatrices de valeur ajoutée, d’emplois, de richesses.
Aujourd’hui, à D’Osmond et sur toute la bande frontalière, nos jeunes comme des moins jeunes passent en République Dominicaine, bravant racisme et dangers multiples, pour, dit-on, ALLER CHERCHER LA VIE.
Pourtant la vie est là entre nos mains, mais nous marchons dessus et nous la massacrons sous nos pieds par manque d’imagination, par manque d’engagement patriotique, par manque de souci pour l’intérêt général.
Mon vœu est que, dans 50 ans, mes petits-enfants puissent se retrouver aux Abricots, à Belle-Anse ou sur une plage au Môle Saint-Nicolas, à déguster un cocktail ou un jus frais fait des belles mangues de D’Osmond, dont les paysans deviendront de braves entrepreneurs vivant dignement de leurs productions de mangues.
Entretemps, nous devrons investir des ressources et du savoir-faire pour sortir de notre pauvreté technologique et inventer les stratégies et systèmes de collecte, de conservation, de transformation et de distribution de nos richesses naturelles.
