Un hommage à Didier Dominique

La première fois que j’ai entendu parler de Didier Dominique, c’ était vers la fin des années 1970 au moment où, fraîchement diplômée de la Faculté des Sciences après des études d’architecture, j’initiais mes contacts avec l’Office national du tourisme (ONTRP), curieuse d’être mieux informée sur le projet d’ Inventaire des monuments et sites touristiques d’Haïti.

Ginette Cherubin, architecte
30 mai 2025 — Lecture : 7 min.

La première fois que j’ai entendu parler de Didier Dominique, c’ était vers la fin des années 1970 au moment où, fraîchement diplômée de la Faculté des Sciences après des études d’architecture, j’initiais mes contacts avec l’Office national du tourisme (ONTRP), curieuse d’être mieux informée sur le projet d’ Inventaire des monuments et sites touristiques d’Haïti. Le premier du genre. Je ne sais plus si j’ avais ou non rencontré personnellement Didier à cette institution alors logée au Centre-ville de Port-au-Prince, Boulevard Harry Truman où un groupe de jeunes architectes et urbanistes s’affairaient autour d’un mentor,  Albert Mangonès dans le cadre de ce projet.

A mon arrivée à l’ Institut de sauvegarde du patrimoine national  (ISPAN) que j’ intégrerai après formation et stages dans le cadre du projet de restauration de la trilogie : Citadelle, Sans-Soucis, Ramiers à la fin des années 80, Didier n’y travaillait plus. Mais son nom fusait de toutes les lèvres dès qu’il fallait parler d’inventaire du patrimoine tant son apport avait été déterminant dans la réalisation du premier travail de l’ONTRP qui fut l’un des préalables au processus de mise en place de l’ Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN). L’influence de Didier marquera également l’Inventaire des monuments et sites de la Caraïbe à partir duquel émergera l’Association des architectes de la Caraïbe : CARIMOS.

Mais en plus de son apport dans le projet d’identification des composantes du patrimoine, Didier avait laissé d’autres empreintes à l’ISPAN. L’ une d’elle : un document intitulé « OKAP », sa thèse de fin d’ études à l’ Université Rio Piedras de Puerto Rico. Ce document, au-delà de son contenu pertinent, captivant et édifiant sur la ville Cap-Haitien, haut-lieu de notre patrimoine architectural et urbain, interpellait par le nom qui lui avait été attribué. Car, à l’ époque, il était assez rare de trouver un texte de cette nature portant un nom créole. Premier indice de la place privilégiée que confèrera Didier au créole dans son travail. Ce qui demeure à son actif car, quoique consacré langue à part entière de la Constitution, le créole était encore stigmatisé et pour ainsi dire frappé d’interdiction dans les milieux académiques où on ne l’utilisait que de très rares fois et plutôt timidement.  Peu importe. Se pat problèm Didier. Dans le cours intitulé « L’Espace haïtien » qu’il dispensait à la Faculté des sciences/UEH keyrol la te fè ribanbel. Li te layite ko l toutbon. Au fait, j’ai rencontré de près le Professeur Dominique dans ce contexte, à travers une plateforme mise en place à l’université pour faciliter la coordination des cours traitant de la gestion des territoires notamment urbains, réunissant les professeurs d’urbanisme et de disciplines connexes tel le cours de logement sociaux que j’enseigne encore à l’UEH. Le cours de Didier ponctué ses dessins fascinants et explicites, de croquis et esquisses de toute beauté, analysait la dynamique spatiale évidemment selon l’ approche courante d’enseignement de la thématique mais le contenu du cours s’articulait largement autour d’un parti pris : les modes d’ occupation de l’ espace liés à la lutte des classes et les formes d’appropriation des territoires par les exclus de la société haïtienne. Dans ce cours, l’histoire n’ était pas un simple auxiliaire qui permettait de mieux comprendre l’espace. Il s’agissait bel et bien d’un cours d’urbanisme et d’histoire en parfaite complémentarité invitant à revisiter le narratif connu de notre parcours de peuple. Mais de tout cela, l’essentiel à retenir est que la démarche Didier reposait sur de deux concepts :  résistance et liberté.

C’est à travers ce cours que j’ai commencé à appréhender le personnage et à l’apprécier à travers certaines dimensions de sa personnalité : la détermination dans la défense de ses convictions ; le courage nécessaire pour briser au besoin les tabous au risque de déranger ; une sensibilité sociale particulièrement aigüe…

Chemin faisant, nos chemins se croiseront en beaucoup d’autres circonstances notamment lors de son retour à l’ISPAN dans les années 1990 comme Consultant pour le projet CARIMOS-ISPAN de Restauration du Centre historique du Cap-Haitien et de sa Place centrale, incluant un programme de maîtrise en patrimoine à l’Université UNFHU de Santo-Domingo. Encore architecte attachée à la Direction générale de l’ISPAN, j’avais pour mission d’ assurer le suivi du projet au nom de l’ institution. Ce moment fut l’un de ceux qui établit entre Didier et moi des rapports professionnels plus étroits. Et c’est en cette période de collaboration qu’il m’invita, étant le principal responsable du projet, à présenter une Conférence à l’intention des étudiants en maîtrise. L’approche de Didier m’incita à choisir pour mon exposé une thématique touchant l’ habitat vernaculaire : « L’héritage des places-à-vivres ». L’  inspiration m’ était venue des deux concepts de Didier : résistance et liberté. A la fin du projet, Didier m’intronisa au CARIMOS dont il était membre fondateur. J’appartiens encore à l’ association.

A l’ ISPAN, d’autres expériences avec Didier seraient bonnes à citer mais je n’en finirais pas : les conversations sur les non-dits de l’histoire de l’Ancienne cathédrale que nous apprit à découvrir Rachelle, l’âme sœur de Didier ; les débats sur le Parc National historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers et le rapport du Parc avec les hauts-lieux mystiques dans l’ espace environnant. Ce qui nous mène tout droit aux « chemins de la résistance » allant des grottes aux temples vodou : Lavil Okan, Bwa Kayman, Nan Souvnans…Nous voilà, cette fois, en plein dans le Patrimoine immatériel que Didier a défendu bec et ongles toujours du même lieu, avec le même regard : résistance et liberté.

Nous ne terminerons pas sans faire le saut vers le combat de Didier pour les transformations sociales. Encore une fois : résistance et liberté ! Pour faire court, Didier a été l’un de mes mentors en ce qui concerne l’histoire de la gauche en politique et des luttes ouvrières, celles des femmes russes en particulier. J’invitais parfois mes fils à l’écouter. Des nombreux textes qu’il m’a offerts, je garde très précieusement « L’ Analyse schématique » de Jacques Roumain et le parcours d’ Amilcar Cabral qu’il admirait. Dans cet ordre d’ idées, qui ne connait pas le parcours sans faille du syndicaliste convaincu Didier Dominique se privant de maints privilèges personnels pour se consacrer à la cause des travailleurs en vue d’ un meilleur salaire, de meilleures conditions de travail et de vie ? Ce, en exerçant sa militance sur tous les fronts : de la prise de parole à l’acte ; des plantations d’oranges amères du Nord d’Haïti à la zone franche de CODEVI dans la Plaine de Maribahoux à la frontière haïtiano-dominicaine, en passant par les usines de sous-traitance de Port-au-Prince. Le camarade Dominique demeurera un éternel porte-fanion du BO – le mouvement Batay ouvrye auquel il a consacré une large partie de sa vie.

Pour tout dire, Didier était un personnage d’exception : d’une sensibilité sociale remarquable, d’une haute probité intellectuelle, cohérent et totalement voué à la cause des laissés pour compte tant dans l’exercice de sa profession que dans sa militance syndicaliste. Mais il faut admettre que sa franchise pouvait être cinglante et la passion déployée à défendre ses convictions faisait de lui un être conflictuel. Nous retiendrons par-dessus tout son engagement pour la justice sociale ; sa fascination pour la révolution haïtienne ; son engagement pour la promotion et la mise en valeur du patrimoine haïtien tant matériel qu’immatériel.

Enfin je m’en voudrais de ne pas vous transmettre un très fort message de Didier lié à la dernière aventure dans laquelle il m’avait entrainée en mars 2019, en perspective de la première décennie depuis le tragique séisme du 12 janvier : « Amouni, la renaissance ».  Le binôme résistance et liberté resurgit, cette fois, dans un projet de renaissance d’ Haïti à travers des réseaux de solidarité. Mais ce projet demeure un rêve qui peut encore nous inspirer par son actualité :

« Le tremblement de terre nous a rappelé notre vulnérabilité et la misère dans laquelle nous nous trouvons. Renaître est une nécessité, une obligation… (Le moment est venu) de choisir : périr ou s’émanciper... Moun ini nan lanmou : AMOUNI ! Semans limyè ».

Didier nous a quitté le 18 mai 2025.

La cynique camarde frappe à volonté et quand elle veut. Mais voilà qu' il lui arrive de faire des choix justes. Un 18 mai pour le départ de Didier témoigne d' une reconnaissance de ce qu' il a été et qu' il restera pour nous : un porte-drapeau visant à hisser toujours plus haut le bleu et rouge par l ’hommage permanent rendu à l’histoire et à la culture haïtienne ; à  l’inlassable quête de justice sociale pour les plus vulnérables donc pour la dignité de chaque être haïtien.

Quelle lourde perte ! En ce moment où le pays a plus que jamais besoin de lui.

Adios hombre !

Merci d'avoir été sur mon chemin.

Retrouve en paix ton mentor Jaques Roumain,  Rachelle, Jean Do, Père Dominique et d’autres qui ont fait route avec toi et t’ont précédé sur l’autre rive.

Que la traversée te soit légère !

Ginette Cherubin, architecte