L'urgence d'intervenir pour sauver les mineurs enrôlés dans les gangs est cruciale. Unicef, le chef de file mondial des organisations humanitaires d'aide à l’enfance dès novembre 2024 nous alarmait de l’augmentation de 70 % du nombre d'enfants recrutés de force par les groupes armés. Le peu de réactions de l’opinion publique haïtienne à cette annonce catastrophique peut s’expliquer par le désintérêt traditionnel pour les enfants des masses. Les enfants issus de familles défavorisées sont souvent marginalisés et leur sort est peu pris en compte par l’ensemble de la société haïtienne.
Réactions de la société civile organisée
En Haïti, nous avons atteint un niveau inquiétant de désensibilisation à la violence. Hélas, elle nous accompagne depuis si longtemps, tel un ciel bas, elle nous écrase comme un poids qui nous oppresse et nous étouffe, nous privant de lumière et d’espoir. De manière pernicieuse, le regard d’acteurs de la société civile haïtienne peut contribuer à nous éloigner des solutions.
C’est précisément cette mentalité d’indifférence qui semble avoir contaminé M. Pierre Espérance, intervenant sur les ondes de Magik 9 le 8 mai dernier, qui relègue les enfants mineurs enrôlés dans les bandes terroristes à l’arrière-plan. Le coordonnateur du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), déclare en parlant des enfants soldats : « …en ce qui a trait aux jeunes de 16, 18, 20 ans intégrés dans les gangs terroristes, lorsque la situation commencera à s’améliorer, on mettra sur pied un vaste programme de réhabilitation et de réinsertion pour les venir en aide … »
Ces propos sont préoccupants, le défenseur des droits humains fait un amalgame de tous les jeunes, sans aucune considération des enfants mineurs. Il les condamne à une attente mortelle, sous prétexte que leur sauvetage sera pour plus tard, lorsque la situation s’améliorera. Comme si la vie de ces enfants mineurs n’était pas déjà en jeu, comme si leur sort n’était pas déjà scellé. Faut-il les punir ou les plaindre ? Sont-ils responsables de leurs actes devant la loi? Existe-t-il une protection pour éviter leur recrutement et le cycle infernal de violence qui les détruit ? Ces questions, nous devrions nous les poser et d'y répondre.
Qui sont-ils ces enfants mineurs, nos ennemis ?
Un enfant sur trois enrôlés dans les groupes armés est une fille. Les garçons sont guetteurs, porteurs, soldats. Les fillettes, quant à elles, deviendront souvent les esclaves, les jouets sexuels de leurs supérieurs hiérarchiques ou de leurs compagnons d'armes. Ces enfants dès leur naissance déjà victimes d’abandon, de pauvreté, de violence et d’absence d’opportunités ; sont recrutés de force par les gangs et sont contraints de commettre des actes violents pour survivre. Évidemment, la conséquence la plus tragique est qu’ils sont souvent tués par la police dans des affrontements, ou par des vigiles en situation de légitime défense.
Il devient important de sensibiliser la population à leur vulnérabilité et il est impératif de comprendre comment ils sont devenus nos "ennemis"? Quelqu’un doit expliquer que ces enfants, aujourd’hui brandis comme des épées contre la société, ce sont les mêmes que nous avons laissé grandir dans la douleur et dans l’oubli. Sont-ils contraints d’être des victimes à répétition? Doivent-ils être à la fois le poison qui infecte et l’antidote qui guérit ?
D’où viennent-ils?
De plus, l’enrôlement des enfants est un problème complexe influencé par l'extrême pauvreté des familles et le manque d'institutions adéquates pour prendre en charge les enfants vulnérables. Selon un rapport de 2015, 1 enfant haïtien sur 4 vit hors de son foyer de naissance, et les déplacements dus aux attaques des gangs armés ont touché plus d'un demi-million d'enfants. En janvier 2025, selon l’UNICEF 3 millions d'enfants haïtiens avaient besoin d'aide d'urgence, augmentant leur fragilité face aux gangs. En ajoutant les familles piégées dans les enclaves contrôlées par les terroristes, cela élargit leurs bases de recrutement, créant un véritable vivier pour ces malfrats.
Il est temps de changer notre regard sur ces enfants. Il est temps de comprendre que ce sont aussi des victimes qui ont besoin de notre aide et de notre compassion. Nous devons offrir une alternative à ces mineurs; une chance d’échapper au BWA KALE.
Quels sont les réponses de l’État haïtien ?
Quoique de portée limitée, un organisme comme l'Institut du Bien-Être Social et de Recherches (IBESR) travaillent à protéger les enfants en Haïti. Avec le soutien du ministère des Affaires sociales et des bailleurs de fonds internationaux, l'IBESR propose des services de réintégration, de santé mentale et physique, ainsi que des centres d'urgence pour les enfants victimes des gangs. Bien que minimes, des progrès ont été réalisés, notamment la réinsertion de 137 enfants enrôlés dans des gangs, l’IBESR est confronté à un manque de ressources financières et logistiques paralysant. Malgré l’appui de la Caisse d’assistance sociale et du Fonds haïtien d’assistance sociale et économique (FAES), le budget est insuffisant, ce qui limite ses actions. Selon un rapport du PNUD en 2024, « seulement 30 % des actions prévues ont été réalisées » dans les zones urbaines conflictuelles.
Néanmoins, un protocole signé le 27 octobre 2023 entre l’État haïtien et le système des Nations Unies, via l'UNICEF, devait garantir un soutien technique et financier aux institutions étatiques haïtiennes, l’IBESR, la Brigade d'Opération et de Maintien de l'Ordre (BOM) et la Police Frontière (Polifront). Cette Task Force devait faciliter à renforcer les capacités techniques des acteurs concernés pour mettre en œuvre un plan d'action efficace. Toutefois, la mobilisation des ressources financières semble difficile à obtenir pour Haïti.
Comment faire face aux défis financiers pour aider nos enfants?
Il est clair que le financement des programmes de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) nécessite beaucoup d’argent, puisqu’il nécessite une prise en charge psychologique et économique complète du jeune et même de sa famille. Toutefois, il est difficile de chiffrer les coûts des programmes, car cela varie en fonction de nombreux facteurs, notamment la taille et la durée de la mise en œuvre. Le financement provient principalement des États par le biais d’accords bilatéraux ou d’organisations internationales telles que l’UNICEF, le PNUD, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ou la Banque mondiale. Cependant ce qui constitue un obstacle récurrent à leur réussite, est l’engagement sélectif de la communauté internationale, motivé par des intérêts stratégiques et politiques, qui les poussent à hiérarchiser les conflits. Cela se traduit par des efforts concentrés sur certains conflits dans certains pays, tandis que d’autres, sont délaissés, entraînant des retards importants dans le financement et la mise en place des programmes. Il est évident, qu’Haïti fait partie de la seconde catégorie, d’où l’urgence de se prendre en mains.
Organisations Internationales, des partenaires !
Malgré leurs limites, les organisations internationales comme l'UNICEF constituent des partenaires incontournables pour soutenir les efforts de réinsertion des enfants soldats en Haïti. Cependant, pour maximiser leur impact, il est essentiel d'avoir des interlocuteurs haïtiens solides et représentatifs qui peuvent les challenger et les influencer dans leurs orientations. L'État haïtien, malgré ses faiblesses, doit jouer un rôle clé dans ce processus en définissant clairement ses priorités et ses besoins, et en négociant avec les organisations internationales pour s'assurer que leurs interventions soient adaptées au contexte haïtien et répondent aux besoins réels des enfants enrôlés. Cela nécessite une coordination étroite entre les différents acteurs haïtiens, notamment les ministères concernés, les organisations de la société civile et les communautés locales, pour définir une stratégie nationale cohérente et influencer leurs orientations.
Peut-on être mineur et terroriste en même temps ?
Il est crucial de distinguer deux problèmes distincts : d'une part, les gangs terroristes qui sévissent dans certaines régions et qui constituent une menace pour la sécurité publique, et d'autre part, l'enrôlement des enfants dans ces gangs, qui est un problème social profondément enraciné dans la pauvreté et l'abandon des enfants en Haïti. Alors que la lutte contre les gangs criminels nécessite des mesures de sécurité et de répression, l'enrôlement des enfants nécessite une approche plus globale qui prend en compte les causes profondes de ce phénomène. En abordant ces deux problèmes de manière distincte, nous pourrons développer des solutions plus efficaces pour protéger les enfants et restaurer la sécurité et la stabilité dans nos communautés.
La violence envers les enfants est inexcusable et inacceptable. L'ampleur du phénomène des enfants combattants exige le travail déterminé et conjoint du gouvernement, des agences des Nations unies, des groupes de la société civile, des juristes, du secteur privé et des individus comme vous et moi, en Haïti comme dans la diaspora. Il requiert aussi d'écouter ce que les quelques anciens enfants récupérés grâce à l’IBESR ont à raconter. Ils ne sont pas un détail négligeable de cette violence inouïe qui sévit dans notre Haïti. Ils sont plus que des statistiques. De toute évidence, nous avons failli à notre tâche de sauvegarder les droits des mineurs, dont celui d'être protégé et d'éviter d'être enrôlé dans un groupe armé. Il nous faut donc développer et renforcer de toute urgence la politique de prise en charge des enfants enrôlés dans les gangs.
Aly Acacia