La possible adoption d'Haïti comme 6e région au sein de l'Union africaine (UA) : Quel avantage dans le contexte de la demande de réparation historique ?

Lors du 38e sommet ordinaire de l'Union africaine (UA) tenu à Addis-Abeba en février 2025, le président kényan William Ruto a proposé l’adoption formelle d’Haïti comme « sixième région » de l’Afrique.

Jackson Jean
09 mai 2025 — Lecture : 3 min.

Lors du 38e sommet ordinaire de l'Union africaine (UA) tenu à Addis-Abeba en février 2025, le président kényan William Ruto a proposé l’adoption formelle d’Haïti comme « sixième région » de l’Afrique. Une telle reconnaissance symbolique et diplomatique pourrait marquer un tournant historique dans les relations entre le continent africain et sa diaspora, en particulier dans le contexte actuel des revendications croissantes pour des réparations historiques liées à l’esclavage et à la colonisation.

L’idée d’Haïti comme sixième région de l’Afrique n’est pas nouvelle. Déjà en 2003, sous l'impulsion du président libyen Mouammar Kadhafi, l’UA avait élargi son mandat pour inclure la diaspora africaine mondiale comme une "sixième région" informelle. Pourtant, aucune nation ou territoire de la diaspora n’avait encore été formellement adopté dans cette configuration. L’initiative de Ruto, si elle est adoptée, placerait Haïti en position de pionnier, reconnaissant son rôle historique comme première république noire libre née d’une révolte d’esclaves victorieux.

Cette reconnaissance ouvrirait une nouvelle dimension dans le plaidoyer pour les réparations historiques. Haïti, après avoir obtenu son indépendance en 1804, fut isolée diplomatiquement, puis forcée par la France à payer une « dette d’indépendance » de 150 millions de francs-or, l’équivalent de milliards de dollars aujourd’hui. Ce tribut, versé jusqu’au XXe siècle, a été un fardeau économique structurel pour le pays.

Dans ce contexte, l’inclusion d’Haïti dans l’UA pourrait lui offrir une plateforme multilatérale pour internationaliser la revendication de réparations — non seulement envers la France, mais aussi vers d’autres anciens empires coloniaux qui ont profité de la traite transatlantique. Cela pourrait aussi renforcer la voix d’Haïti dans les forums comme les Nations unies, la CARICOM et la Commission des réparations du CARICOM, tout en tissant des alliances stratégiques avec des pays africains porteurs des mêmes revendications.

Une coopération sécuritaire et géopolitique accrue

Sur le terrain, le leadership de Nairobi dans la mission multinationale de sécurité (MSS) en Haïti depuis 2024 donne à cette proposition une dimension géostratégique. L’Afrique devient actrice directe de la stabilité dans les Amériques, et en retour, Haïti peut devenir une tête de pont africaine dans les Caraïbes, à proximité des États-Unis et de l’Amérique latine. L’idée d’un partenariat Sud-Sud renouvelé prend ici tout son sens.

Enfin, cette décision aurait un poids symbolique immense pour les Afrodescendants du monde entier. Dans un monde marqué par les héritages persistants du racisme structurel et du colonialisme, reconnaître Haïti comme partie intégrante de la "maison Afrique" constitue un acte politique de réparation morale. Cela envoie un message clair : l’Afrique ne tourne pas le dos à ses enfants arrachés par la force.

Reste à savoir...

Mais cette ambition se heurtera-t-elle aux pesanteurs diplomatiques et aux lenteurs administratives de l’Union africaine ? Plusieurs pays membres seront-ils prêts à transformer un geste symbolique en engagement politique concret ? Et surtout, l’UA sera-t-elle capable de porter le dossier haïtien à l’ONU, dans les enceintes juridiques et diplomatiques où se jouent les négociations sur les réparations ?

Ce qui est certain, c’est que l’adoption d’Haïti comme 6e région ne sera pas un simple geste diplomatique. Elle pourrait réécrire les alliances du XXIe siècle, relier les rives de l’Atlantique noir, et donner une nouvelle légitimité au combat pour la justice historique.

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À propos de l’auteur :

Jackson Jean est un consultant en politiques publiques et internationales, engagé pour les droits humains, la justice sociale et les causes afrodescendantes. Il est cofondateur du programme d’Investigation et Extension “UNIAFRO” à l’Université nationale de San Martín (Argentine) et collabore avec des institutions comme le Programme alimentaire mondial, l’OEA, New York University, University West Indies, etc. 

Boursier des Nations unies (2024), il est titulaire de plusieurs reconnaissance publiques et diplômes en communication, philosophie, politique internationale et gestion législative. Il intervient régulièrement dans des conférences universitaires et médiatiques. Son travail porte sur les migrations, la coopération internationale, les mouvements sociaux, le racisme, le genre et la justice réparatrice.

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