La rançon de l’indépendance d’Haïti, le bicentenaire d’une injustice occultée

L’année 1825 restera certainement l’année la plus lugubrement célèbre dans l’histoire politique d’Haïti.

 Francisco l’Ouverture
07 mai 2025 — Lecture : 6 min.
La rançon de l’indépendance d’Haïti, le bicentenaire d’une injustice occultée

Professeur Georges Eddy Lucien

L’année 1825 restera certainement l’année la plus lugubrement célèbre dans l’histoire politique d’Haïti. Pour reconnaître l’indépendance haïtienne, une chose arrachée et conquise dans des luttes atroces, la France, l’ancienne métropole d’Haïti, lui a imposé le 17 avril 1825, par ordonnance royale, une indemnité de 150.000.000 de francs-or. Il a fallu à Haïti un siècle et deux décennies pour la payer, paiement qui a ruiné son économie et est à l’origine de ses malheurs, selon bon nombre d’intellectuels haïtiens. Ce dont la conscience politique haïtienne contemporaine a fini par prendre toute la mesure ces dernières années. En témoigne le flot intarissable de discours politiques et de conférences tenus par des acteurs politiques et universitaires haïtiens dans les différentes entités de l’UEH, les Universités publiques régionales et les diverses Écoles de droit des villes de province au cours de cette année.    

    Sous la conduite du Comité national de restitution et de réparations présidé par le professeur Fritz Deshommes, une pléiade d’universitaires et de patriotes haïtiens de tous les départements du pays se sont engagés cette année à révéler, à travers des discours et conférences, aux yeux de la conscience intellectuelle haïtienne et du peuple haïtien en général le sens, l’enjeu et les conséquences dévastatrices de cette indemnité sur l’histoire économique, politique et sociale d’Haïti. C’est dans cette perspective que l’Université publique de la Grand'Anse (UPGA), à l’instigation de son honorable recteur, le Dr Jean Rony Médy, a décidé d’organiser deux conférences les jeudis 10 et 17 avril autour de la question de la rançon de l’indépendance. Ces deux conférences se sont tenues dans le cadre de l’une des activités para-universitaires de l’UPGA baptisée « les jeudis de l’UPGA ».

    Pour la première conférence, l’Université publique de la Grand'Anse a eu l’immense honneur de recevoir le président du Comité national de restitution et de réparations en personne, le professeur Fritz Deshommes, ancien recteur de l’Université d’État d’Haïti.  À partir de l’interrogation : « Pourquoi faut-il réclamer la rançon de l’indépendance ? », le Président du Comité a commencé par montrer que ce que l’on appelle ordinairement la dette de l’indépendance est en fait une triple « dette », une « triple rançon ». Selon le professeur Fritz Deshommes, cette rançon fut triple, en ce sens Haïti a dû, premièrement, payer une indemnité de 150.000.000 millions de francs-or selon l’ordonnance, une somme qui était dix (10) fois supérieure au budget annuel de l’État haïtien d’alors, d’après ses estimations ; deuxièmement, accorder des privilèges commerciaux à l'ancienne métropole, parmi lesquels se détache le privilège accordé à la France de fixer le coût d’exploitation des produits haïtiens ; enfin la dette que l’État haïtien a dû contracter auprès des banques françaises, qui lui imposaient des taux d’intérêt allant de 6 à 10%, alors que les taux d’intérêt en usage alors en Europe étaient de 3-4%. Raison pour laquelle l’historien Lesly François Manigat a appelé la dette de l’indépendance d’Haïti « la double dette ». 

Dans la foulée, le président du Comité de restitution a mis en évidence les conséquences néfastes et dévastatrices des privilèges commerciaux accordés à la France sur l’économie haïtienne (un point que l’historiographie haïtienne a rarement souligné), ensuite montré comment ce que M. Deshommes appelle la « triple rançon » a paralysé et freiné le développement d’Haïti, en privant les gouvernements haïtiens de capitaux grâce auxquels ils auraient dû mettre en œuvre des politiques économiques, éducatives et sociales devant conduire au développement du pays. Finalement, il a démontré comment le paiement par Haïti de cette « triple rançon » a favorisé l’essor du commerce français, enrichi son système financier, propulsé le développement du capitalisme français et largement contribué au développement économique et social de la France. Pour preuve, la construction des premiers chemins de fer et de plusieurs ports en France dont le financement provenait du paiement par Haïti de la triple rançon de son indépendance.    

   La deuxième conférence a eu lieu le jeudi 17 avril, date symbolique correspondant au bicentenaire de l’arrivée de l’Ordonnance en Haïti. L’Université publique de la Grand’Anse a eu le privilège de recevoir en cette occasion l’éminent professeur Georges Eddy Lucien, HDR en géographie, auteur de plusieurs ouvrages incontournables sur Haïti, l’un des tout meilleurs chercheurs en sciences sociales haïtiennes. Le thème de son intervention fut : «La révolution de 1804 au regard de la rançon de 1826 : Entre reniement du symbolisme de 1804, ascension d’une élite économique et néocoloniale.» 

     Son intervention s’articulait autour de trois points : 1) Des précisions sémantiques sur les termes d’ordonnance, de dette d’indépendance ou de rançon d’indépendance ; 2) L’ordonnance de 1825 et le symbolisme de 1825 ; 3) Les conséquences de l’ordonnance de 1825 sur l’histoire économique et sociale d’Haïti et de la France.  

     À partir des précisions sémantiques sur les termes de dette et de rançon, le chercheur a montré que le terme de « dette d’indépendance » est un déni total de la révolution haïtienne. Raison pour laquelle il lui préfère celui de « rançon d’indépendance ». Le deuxième point de son intervention a montré le contraste existant entre ce qu’il appelle « le symbolisme de 1804 » et l’ordonnance de 1825, lequel acte fut une méconnaissance complète des grandes valeurs de la révolution haïtienne, une entreprise déniant le symbolisme de 1804. 

   En dernier lieu, en étudiant les conséquences de l’ordonnance de 1825 sur Haïti et la France, le professeur Lucien a montré le mouvement contradictoire qui en a résulté : d’un côté, l’appauvrissement d’Haïti, contrainte de payer pendant plus d’un siècle une triple rançon à la France, et, de l’autre, l’enrichissement de cette dernière, le développement de son système financier et capitaliste, qui a généré son développement économique et social.   

   L’Université publique de la Grand'Anse remercie les professeurs Fritz Deshommes et Georges Eddy Lucien d’avoir accepté de prononcer ces deux belles et édifiantes conférences à l’intention de sa communauté universitaire, lesquelles conférences ont révélé la dimension symbolique, politique de l’ordonnance de 1825 (ce que le professeur Lucien a magistralement démontré), mais encore le désastre dans lequel elle a plongé Haïti, cette injustice occultée par la France et qu’elle refuse aujourd’hui encore de reconnaître.  

   On ne saurait parler de la tenue de ces deux édifiantes conférences à l’UPGA sans saluer et remercier   le Dr Jean Rony Médy, recteur de l’UPGA,  un homme d’une grande valeur scientifique et au patriotisme intransigeant, qui a refusé des postes de chercheur dans de prestigieuses universités étrangères pour rester en Haïti et mettre son temps, son énergie intarissable et son grand savoir scientifique reconnu internationalement au service d’Haïti, particulièrement le département de la Grand'Anse pour le bien duquel il fait un travail inestimable. C’est grâce à son dynamisme et sa clairvoyance que la communauté universitaire de l’UPGA et tout le département de la Grand'Anse ont eu l’immense privilège et l’inestimable honneur de recevoir les conférences des professeurs Fritz Deshommes et Georges Eddy Lucien sur la question de la rançon d’indépendance d’Haïti, qui ont montré l’un et l’autre que cette triple rançon est une injustice faite à Haïti, la plus grande injustice de l’histoire, selon nous, une injustice que la France cherche jusqu’à aujourd’hui à occulter et dont elle cherche à nier la valeur sur le destin du peuple haïtien, alors qu’elle est la principale cause des malheurs d’Haïti.                

                        

Jérémie, le 18 avril 2025,

 Francisco l’Ouverture,

Professeur à l’UEH,

Responsable Assurance Qualité et professeur à l’UPGA,

Directeur général de l’École de Droit de Jérémie (EDJER).