La guerre est finie depuis longtemps. Elle est perdue. Haïti la fière a payé pour son insolence.
Elle n’arrive même plus à se rappeler quand cette guerre a commencé. Qui l’a déclenchée. Pour quel motif. D’où venaient ses envahisseurs.
Elle se retrouve simplement dans une sorte de semi-réveil suivant un sommeil lourd qui doit avoir duré plus que le temps de la colonie de Saint-Domingue.
On dirait qu’elle a été téléportée dans son sommeil ou traversée par un char blindé. Ses yeux peinent à s’habituer au décor ambiant. Encore dérangés par la lumière d’avoir été si longtemps fermés.
Plus de héros. Plus de monuments. Plus de palais. Plus de villes. Moins de vivants.
Rien que des chiens repus. Aux tailles gigantesques. Fatigués de voguer sans concurrence suffisante dans un tel océan de viande fraiche.
Ses porte- bannière anéantis. Une partie gisant encore sur le sable chaud du front qu’elle ne se souvient même plus d’avoir eu le temps de fouler. Une autre partie ayant pris la fuite avec ses réserves de munitions. Une autre partie s’étant ralliée à l’ennemi dont elle ignore jusqu’au nom.
Haïti, humblement, tombe à genoux. Brisée. Transpercée par la honte. Pour baiser les pieds de ses vainqueurs. Ses nouveaux conquérants et maitres.
Eux ne regardent même pas la vaincue. Aucune pitié. Aucune émotion. Son sort est déjà fixé. Pas de quartiers. Pas de prisonniers.
La dépouille est déjà vendue à l’encan. Avant même le déclenchement de la guerre. Les conquérants visibles n’avaient ni projet ni vision ni autonomie de pensée.
Ils n’étaient depuis le début que des biodrones. Téléguidés. Manipulés. Conditionnés. Obnubilés par l’argent comme un chien par un os.
Tout çà! rien que pour amasser un peu d’argent!
Programmés et armés pour détruire. Détruire un symbole. Un idéal de grandeur. Une vision universelle. Raser de la face de la terre toute trace de ces gènes de nègres rebelles qui ont osé. Oser briser les chaînes. Oser défier le monde dominant.
Eux n’ont été que des instruments. Entraînés à casser. À saper. Pourrir la vie. Saper l’œuvre de tant de vies. Déconstruire des vies. Effacer toute forme de vie dissidente de l’ordre nouveau. Terminer tous les porteurs de lumière. Rétablir le joug des ténèbres.
Les consignes du broker étaient claires. Il ne veut plus voir sur cette terre jadis trop fière que des quarts de vivants. Des rescapés miraculeux. Morts aux trois quarts. Ne gardant qu’un quart de vie. Devenant des zombies. Avec juste la faculté de marcher. De voir. De se servir de leurs bras dans la nouvelle colonie minière.
Le bon côté de la planète, la crème, déménage d’urgence. Il lui faut vite ces minerais vitaux pour la nouvelle galaxie. Plus le temps de négocier. Out les syndicats. Éjectés tous les témoins gênants. Alors table rase et place nette.
Ne garder que l’effectif minimal. Strictement nécessaire. Formé seulement de soumis. De ceux qui auront juré et fait vœu de ne plus jamais relever la tête.
Dont la mémoire a été irradiée pour effacer toute trace d’histoire. D’origine. De dignité. D’ancêtres. D’héroïsme.
Dont les gènes ont été « rebrandés ». Pour ne pouvoir reproduire que des êtres dégénérés. Encore plus zombies à chaque nouvelle génération.
Juste une paire d’yeux guidant des bras bons à creuser. Comme autrefois à couper la canne. Creuser la terre. La terre rare sans jamais se lasser. Sans nécessité de bouffer. Sans devoir prendre le temps de déféquer. Sans besoin de salaires. Sans attaches.
Juste des humanoïdes moins chers à fabriquer que les machines. Pour extraire, extraire, extraire. Jusqu’aux plus profondes entrailles de cette terre rebelle jouant à la pucelle effarouchée.
Et les outils de la mort se retrouvent avec le butin convenu à l’avance. Un passeport. Un sauf-conduit. Le plat de lentilles amassé dans le sang de leur peuple.
Un petit morceau d’île rocheuse quelque part au milieu du Pacifique. Et la promesse d’échapper au jugement. Au verdict humain. Comme à la sentence de l’histoire.
Car ils devront à leur tour disparaître. Sans laisser de trace. Réduits à se repaitre des deniers de la félonie dans la plus grande solitude. Perdus. Exilés au fonds d’eux-mêmes. De perpétuité en perpétuité.
Ils auront balayé jusqu’au nom d’Haïti pour remettre Tihiamars à ses nouveaux maîtres.
Jamais le monde n’a vu un tel carnage sans déclaration de guerre.
Jamais l’histoire ne pourra inventer plus grand bradage…
Jamais l’esprit ne pourra comprendre un tel revirement quand du cœur de la terre émergeront avec les cendres les pousses radieuses annonçant des aubes nouvelles.