Avec les mêmes matériaux, l'un bâtit un château et l'autre une chaumière"

Par le truchement de cet adage et en extrapolant un peu, la présente réflexion est produite sur la base de la réalité et la trajectoire des pays qui se sont forgés une place où il fait beau de vivre malgré les soubresauts de l'histoire.

Narcisse Jean-Baptiste
31 mars 2025 — Lecture : 7 min.

Trajectoire et réalité haïtiennes

Transplantés de force sur cette terre au moyen de la traite, l'histoire des haïtiens est au carrefour de l'histoire africaine, latine et amérindienne. Ce qui fait d'eux un produit hybride. Qu'importe! Après près de deux siècles de servitude, les jougs sont tombés, non par la bonne grâce des esclavagistes mais au prix d'âpres luttes de nos ancêtres qui sont des forgeurs de "nation" (même s'il nous manque certains ingrédients pour que nous soyons véritablement une nation). Mais qu'avons-nous fait concrètement après exactement 221 ans d'indépendance marquée tout de même par des incidents regrettables (au cours des ans où prévalait la diplomatie canonnière) et des occupations (celle de 1915-1934, celle de 1994, celle de 2004 avec la MINUSTAH)?

A tout prendre, nous n'avons pas fait grand-chose, comme, peut-être, pour donner raison aux colons qui étaient convaincus de notre inaptitude à bien gouverner. Ce que dément éloquemment le régime de Christophe (1807-1820). Les philanthropes qui ont visité le grand Nord ont témoigné ce qu'ils ont vu en matière de progrès technique, de dignité et d’élévation humaine. Dommage que nous n'ayons pas pu perpétuer le régime christophien.

Hormis cette exception à laquelle s'ajoute celle d'Estimé, les gouvernants haïtiens ont perpétué l'héritage de la terre brûlée appliquée systématiquement au cours de la période révolutionnaire (1791-1804). En effet, s'il était nécessaire de faire un tabula rasa, bref, de réduire à néant toutes les structures et infrastructures qui faisaient la prospérité de Saint Domingue, il fallait au lendemain de l'indépendance se mettre à reconstruire durablement. La terre d'Haïti, jadis, très fertile a perdu sa splendeur d'antan. S'il est vrai que les masses laborieuses ont rebuté le travail de la terre après l'indépendance et même rétrospectivement sous le règne louverturien (1797-1802) pour diverses raisons (non accès à la propriété, le régime de culture imposé), les exportations ont quand même rapporté gros peu après l'indépendance.

L. F. Manigat, dans son ouvrage Nouveaux combats pour l'histoire vivante d'Haïti, rapporte le propos d'un collaborateur de Guy-Joseph Bonnet, ministre des finances (Pétion) et également grand commerçant de la place. Ce collaborateur qui répondait au nom de Frédéric Martin avait déclaré :" Une cargaison suffit à enrichir son homme". Ce qui laisse croire que le commerce import-export était une véritable source d'enrichissement d'autant que le grand Sud était moins éprouvé lors des commotions sociopolitiques qui ont bouleversé la colonie de Saint Domingue.

Mais le commerce, s'il permet l'enrichissement de ceux qui le font, est asymétrique dans son fondement. Il ne profite en rien aux producteurs réels obligés de vendre â des prix dérisoires et d'acheter au prix fort les produits importés, puisque ceux qui exportent sont les mêmes qui importent.

De nos jours, ce schéma classique est révolu. L'essentiel de nos besoins de consommation est importé. Le riz, devenu la nourriture préférentielle des haïtiens, depuis la bamboche démocratique de l'ère Namphy, occupe la première place dans nos besoins de consommation.

Le constat alarmant qu'il nous a été donné de faire c'est qu'on est passé d'un pays essentiellement agricole à un pays d'agriculture de subsistance. Ce dénivellement entraîne son lot de conséquences notamment une grande dépendance vis-à-vis de l'extérieur. Une dépendance multiforme qui concerne aussi la sécurité dont on dit qu'elle est le premier des biens publics; le budget national soutenu par les bailleurs parce que l'assiette fiscale ne permet pas de faire le plein; la politique à cause de l'infantilisme des dirigeants qui ont toujours besoin des blancs comme tuteurs.

Par ailleurs, les autres secteurs de l'économie ne permettent pas de compenser la faiblesse de la production agricole. Les grosses industries (locomotives des économies) faisant défaut, l'industrie d'assemblage prédomine, ce, depuis les années 50. Quant aux industries touristiques, elles sont réduites à un pot de chagrin, elles qui étaient, autrefois, si florissantes.

En outre, malgré une tertiarisation des économies mondiales, on ne peut parler d'économie de services dans le cas d'Haïti. A commencer par l'état des services publics qui sont loin de répondre à leur mission d'intérêt général. Les services hospitaliers, bancaires, téléphoniques, transports, internet ou autres laissent à désirer. N'en parlons pas des services de loisirs qui pâtissent de l'accélération de la déconstruction nationale.

La mauvaise gouvernance tant sur le plan politique qu'économique nous conduit à un désastre quasi collectif (beaucoup profitent quand même du chaos). Si, après 221 ans, on en est encore là, c'est que la montagne a effectivement accouché une souris.

Si on isole les facteurs exogènes, mais quand même pernicieux pour le développement du nouvel Etat, comme l'acte prédateur de La France qui extorquait de l'argent à Haïti (les anciens bourreaux se faisant passer pour victimes) à partir de 1825 jusqu'en 1952 (Wikipédia).

Après la prédominance française, les griffes de l'aigle, rapace comme lui seul, s'appesantissent sur Haïti. 17 décembre 1914 : incursion à la banque nationale et réserves d'or estimées à 500,000 dollars emportées (The New York Times, 24 mai 2022). 1915-1934 : 19 ans d'occupation pour pas grand-chose sinon la centralisation du pays avec la fameuse "république de Port-au-Prince" tandis qu'avant toutes les villes métropolitaines étaient complètement autonomes.

La main américaine continue de peser surtout sur le plan politique et avec ses conséquences fâcheuses et déroutantes. Tous ces facteurs isolés, Haïti en l'état est imputable aux haïtiens en général, aux élites et aux politiciens en particulier.

A partir du tableau dont nous venons d'esquisser la figure, comprenez que nous sommes face à un constat d'échec. Avec les matériaux dont nous disposons nous n'avons construit qu'une chaumière. Dans notre cas, le charbonnier n'est même pas maître chez lui.

Regards sur ce qui se fait de mieux ailleurs.

La république d'à-côté fait mieux que nous au point que notre Haïti est assimilé à une province dominicaine. Ceux qui ont fait du pays un foutoir, un espace bordélique trouvent en République Dominicaine une terre d'exutoire. L'économie dominicaine réussit à aspirer des investissements étrangers importants tandis qu'ici des potentats concentrent tout entre leurs mains. Un groupuscule, toujours en quête d'avantages mirobolants, contrôle l'économie sans même lâcher des miettes.

Et, que dire des pays de la Caraïbes dont aucun n'a le prestige historique d'Haïti? Ils s'en sortent très bien et ne sont pas des républiques dévoyées à l'instar d'Haïti. Cuba, malgré les sanctions injustifiées américaines, reste fièrement debout. La Jamaïque et Trinité & Tobago parviennent à tirer leur épingle du jeu. Le réveil de certains pays d'Afrique qui se défont de l'impérialisme français témoigne de la volonté des uns et des autres de ne plus être des béni-oui-oui.

Le Burkina Faso (littéralement pays des hommes intègres) est en train de faire une percée remarquable dans le concert des États imbus de leur mission.

Même s'il n'y a pas de commune mesure entre Haïti et la Chine sur le plan territorial, il est un fait que c'était un pays sous-développé au cours de la première moitié du siècle dernier si bien qu'en 1973, l'auteur Alain Peyrefitte a prophétisé : "Quand la Chine s'éveillera...le monde tremblera".

De nos jours, la puissance déclinante que sont les USA tremble face à la puissance chinoise. C'est qu’en matière de progrès et de développement, il n'y a pas de fatalisme. Un peuple résilient n'est pas celui qui s'adapte aux souffrances les plus atroces (comme c'est maintenant le cas à Port-au-Prince), mais celui qui est capable de s'élever, de repousser ses limites pour atteindre ou s'approcher d'un idéal de grandeur. Si cet état d'esprit animait les titans de 1804 (les forts construits pour protéger l'indépendance sous ordre de Dessalines en témoignent), on ne peut pas dire qu'il en est toujours ainsi.

Démesvar Délorme (1831-1901) exprimait déjà les mêmes préoccupations en publiant en 1890 "Les Petits : La Hollande". Convaincu que la puissance d'un pays ne se mesure pas à son étendue territoriale, il donnait en exemple de petits pays comme la Hollande, la Belgique, la Suisse et le Danemark qui se sont frayé une place parmi les États qui ont connu un progrès économique notable. Il se demandait s'il ne pouvait pas en être ainsi pour Haïti.

Tout compte fait, Haïti n'a pas la position digne de sa gloire passée. Et ce n'est pas par la pensée magico-religieuse que nous allons régler la question ni par la charité internationale. Chaque pays dispose de ressources (certes limitées), mais les premières ressources sont d'abord humaines. Tout pays se doit de valoriser ses ressources humaines pour que chaque être humain puisse apporter sa pierre dans la construction de l'édifice collectif. C'est pourquoi la prise en charge du citoyen en devenir (l'enfant) ne peut aucunement être négligée. On n'y arrivera pas sans passer par la refondation ou la réinvention de l'Etat. Et ceci, ce n'est pas l'affaire des politiciens intéressés aux élections et la prise du pouvoir par tous les moyens, mais plutôt des hommes d'état pour qui le changement des conditions humaines est une priorité .

Narcisse Jean-Baptiste  

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