Dans l'avant-propos de son ouvrage Histoire d'Haïti, Période nationale, tome I, les héros, 1804-1843, le professeur Jean Raynold Jean Pierre dit ceci : "Aussi toutes nos potentialités ont été utilisées dans des affrontements stériles et fratricides". Sous le bénéfice de cette déclaration, nous allons tenter de débusquer ce qui se cache derrière ce qu'il convient d'appeler la guerre haïtiano-haïtienne.
De la création de l'Etat d'Haïti à date, nos élites n'ont qu'une bonne chose à leur actif : la geste de 1804 rendue possible grace à l'union de courte durée des deux groupes sociaux (anciens et nouveaux libres). Pour le reste, n'en déplaise à Jean Price Mars, les élites haïtiennes sont très loin de s'acquitter de leur vocation. Par leurs attitudes et comportements, elles sont à côté de la plaque.
Les dissensions internes ont vite commencé avec l'élimination de Dessalines. Et quelques deux mois plus tard, l'armée du Nord se mesurait à celle de l'Ouest du côté de Drouillard, le 1er janvier 1807, l'an quatre de l'indépendance. Les deux forces se sont neutralisées puisqu'aucun camp n'a pu l'emporter. Entre temps, les auteurs des prouesses de 1803 continuaient à s'entredéchirer.
Après c'est la longue saga des généraux des armées du Nord et du Sud. Le vainqueur était attendu soit au portail Léogane (pour l'armée du Sud) soit au portail St Joseph (pour l'armée du Nord). Les dirigeants ont perdu le pouvoir de la même manière qu'ils l'avaient pris et cela a duré jusqu'en 1915.
De 1915 à 1934, le pays a essuyé dix-neuf ans d'occupation ponctuée d'humiliations et de dépossessions.
La souveraineté reprise (du moins théoriquement), on n'a pas tardé à replonger dans les mêmes travers. Trois ans après ce qu'on avait appelé la deuxième indépendance, le dictateur dominicain et les siens ont massacré environ vingt mille haïtiens pour la plupart des travailleurs agricoles.
Ces bras laborieux auraient pu fournir leurs services dans les nombreux champs haïtiens si une politique d'exploitations agricoles était mise en œuvre. La politique de déconstruction toujours à l'oeuvre ne leur avait laissé d'autre choix.
En 1946, un branle-bas a renversé Lescaut qui menait une politique qui ne favorisait que les éléments de sa classe.
Contre toute attente, Estimé accédait au pouvoir pour être renversé par le coup d'Etat de Magloire quatre ans plus tard.
Après le moment Magloire (6 décembre 1956), le pays attendra près d'un an soit le 22 septembre 1957 pour pouvoir élire un président en la personne du Dr François Duvalier qui instaura une dictature féroce. Au terme de quatorze ans de présidence à vie, il passe le pouvoir à son fils qui échoua à faire passer le pays d'une bourgeoisie commerciale à une bourgeoisie véritablement industrielle.
La chute de baby doc, par opposition à papa doc, en 1986 a inauguré une nouvelle ère dans l'histoire politique du pays.
Les militaires longtemps neutralisés revenaient à la charge. Parallèlement, des partis politiques de tendances plurielles ont vu le jour.
Deux généraux, Namphy et Avril, ont mené la dance avec un intermède Manigat.
Puis, le 16 décembre 1990, l'ancien prêtre de St Jean Bosco, Jean Bertrand Aristide est élu haut la main président de la république pour être renversé sept mois plus tard. Exil.
Les militaires ont repris encore une fois la main avec des civils comme comparses au poste de Premier ministre mais sans de réel pouvoir. Pendant plus de trois ans, une milice connue sous le nom de FRAP commettait des exactions sur la population.
En 1994, Aristide revenait. Mais l'homme n'est plus le même. Il est boulimique du pouvoir. Il fait élire son compère Préval pendant qu'il tient les fils du pouvoir à partir de son fief à Tabarre.
Cinq ans après, il a repris le pouvoir à partir des élections contestées pour le perdre trois ans plus tard, soit le 29 février 2004. Des mouvements protestataires connus sous le nom de GNB ( grenn nan bouda) ont eu raison de lui. Second exil.
Le duo Boniface Alexandre et Gérard Latortue, tous deux décédés, a conduit, dans une cohabitation sans heurt, la transition de 2004-2006. Une grande première depuis l'institutionnalisation de la fonction de Premier ministre en Haïti.
A l'issue des élections de 2006, Préval a brigué un second mandat à la tête de l'Etat avec pour principale mission : le retour d'Aristide au bercail. On ne peut pas dire qu'il s'est raté puisque à quelques jours de la fin de son mandat, Aristide est effectivement revenu d'exil après sept ans.
Des élections truquées ont favorisé l'avènement de Martelly au pouvoir. Au terme de son mandat, il n'a pas réussi à passer le pouvoir à un président régulièrement élu.
Et, suivant les dispositions des récents amendements de la constitution de 1987, il devait passer le pouvoir au président de l'Assemblée nationale. Ce qui fut fait. Dans une sorte d'élection au second degré (une méthode à l'ancienne et donc totalement révolue), Privert s'est fait élire par des pairs dont on dit qu'ils ont été monnayés.
Privert, ayant réussi à organiser des élections avec les fonds du trésor public, a passé l'écharpe présidentielle à Jovenel Moïse, le poulain de Martelly.
Verbeux comme lui seul, Jovenel multipliait des promesses par-ci, par-là. Suite à des controverses autour de la fin de son mandat, il a tenu mordicus à faire une année supplémentaire. Et le 7 juillet 2021 arriva ce qui devait arriver. Une coalition de forces éparses (habiles pour les basses besognes) l'a sauvagement assassiné.
Son règne est marqué par la montée en puissance des gangs, lesquels ont mis et l'Etat et la société qui en est le corollaire en demeure. Quatre ans après Jovenel, les gangs ont encore pignon sur rue.
Ce survol historique révèle que les haïtiens sont en guerre avec eux-mêmes. C'est ce que nous appelons, à juste titre, la guerre haïtiano-haïtienne.
Malgré les vicissitudes de notre vie de peuple, nous n'apprenons pas à exploiter habilement nos potentialités. Et puis, nous nous étonnons du résultat. A quand donc le grand sursaut ?
Dans un ultime effort pour essayer de cerner le cas d'Haïti, nous en sommes venu à énoncer la théorie suivante : l'anomie sociale se manifeste sous une forme de corruption généralisée faute d'un régime de sanctions : les nantis (majoritairement) n'ayant aucune limite dans les affaires s'érigent en corrupteurs et maîtres du système; les acteurs politiques (majoritairement) sont au service des possédants tout en disposant comme bon leur semble du trésor public (ainsi s'explique le phénomène de la grande corruption). La collusion entre ces deux groupes est préjudiciable au peuple duquel est extrait un groupuscule d'hommes de main qui lui fait la peau.
Chaque groupe poursuit ses objectifs propres avec une rationalité très marquée. Le soi-disant bourgeois profite du chaos pour faire de la contrebande, s'adonner au trafic illicite de stupéfiants, vendre des armes (un marché devenu très lucratif). L'acteur politique en profite pour faire fortune par divers moyens : chantage, vente de postes, redevances (fond reçu du bourgeois pour divers motifs), détournement de fonds publics. Le bandit, profitant, de l'effrittement de l'autorité de l'Etat s'enrichit par le rapt, l'extorsion, le vol et le pillage.
Et dans ce dépravement des mœurs, seul le petit peuple catastrophé en fait les frais.
Le décor apocalyptique qui s'installe dans les milieux affectés par ce désastre humain qui dépasse de loin les désastres naturels déjà survenus en Haïti nous pousse à nous demander quelle est la raison d'être de cette guerre fratricide? L'avenir que nous ne sommes pas de voir le dira sans doute. Au final, cette guerre se ramène à une guerre triangulaire : population/bandits/forces de l'ordre à laquelle assistent, apathiques, les instigateurs.
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