L’une des missions de l’État est de garantir à tous ses citoyens le libre exercice d’un certain nombre de droits et de leur fournir un certain nombre de services. Par exemple :
- Services juridiques: État civil, identification;
- Services sociaux; éducation, santé, assainissement, alimentation;
- Droits inaliénables: liberté de parole, libre circulation, jouissance paisible de leurs biens.
Un territoire perdu, néologisme engendré au cœur de la crise actuelle, serait toute parcelle d’espace sur lequel l’État aurait perdu le contrôle ou la capacité d’accès. L’absence de l’État veut dire le chaos, l’anarchie, le non-droit. En principe, aucun territoire, dans le monde géopolitique que nous connaissons aujourd’hui, ne saurait rester sans État. Cela impliquerait presqu’immédiatement la convoitise des voisions (grignotement à la frontière, conflits frontaliers) ou la conquête par un autre État puissant, voisin ou plus ou moins éloigné (Ile de la Navase).
La perte d’accès ou de contrôle de l’État peut être temporaire ou définitive. En cas de catastrophes naturelles, avec coupure des voies ordinaires de communication (terrestre, maritime ou aérienne), la perte d’accès est temporaire. Dans les cas de guerre menées par des forces armées intérieures à vocation révolutionnaire, contre-révolutionnaire ou juste criminelle (cas des FARC en Colombie ou du Sentier Lumineux au Pérou, l’Armée sandiniste au Nicaragua) ou par des forces armées étrangères engagées dans une guerre de conquête (cas de l’armée israélienne à Gaza ou au Liban, cas de l’armée russe au Donbass et en Crimée) le territoire est perdu de manière durable ou définitive, ce jusqu’à une nouvelle évolution des rapports de force sur le terrain.
Dans quelle catégorie classer alors nos territoires en Haïti, dont une chère Ministre de la Justice devenue encore plus célèbre après cette invention, aurait dit qu’ils sont perdus et qui, depuis, n’ont pas cessé de s’étendre? Aucun cyclone, inondation ou éboulement n’est survenu à Martissant, Tabarre, Canaan, Solino, Centre-Ville, Bas Delmas, Croix des Bouquets, Ganthier, Liancourt, Petite-Rivière-de-l’Artibonite. On n’est donc pas en situation de catastrophe naturelle ou de perte temporaire.
À notre connaissance, ni la République Dominicaine, ni la Jamaïque, ni Cuba, ni les USA, ni la France, ni le Canada, pour ne considérer que ceux-là, ne sont engagés pour le moment dans une tentative d’invasion en Haïti. Nous ne sommes pas en état de guerre connue avec aucun voisin, aucune puissance.
Nos territoires perdus sont-ils occupés par des forces révolutionnaires voulant renverser le pouvoir en place pour le remplacer? Difficile encore d’être affirmatif à ce sujet. On ne sait rien des intentions réelles et profondes de ces seigneurs de la guerre, qu’on appelle ici des gangs. Sauf qu’on observe qu’ils frappent partout, de manière indiscriminée, toutes les catégories sociales, de tous les bords et de tous les âges bébés et vieillards compris.
Mais si l’État déclare lui-même qu’il a perdu des territoires, il fait un aveu clair de son échec et de son incapacité à assumer ses rôles et pour ces territoires et pour ceux non encore perdus qui leur sont limitrophes.
Quand cela arrive, que fait l’État de ces missions? Les transfère-t-il aux populations elles-mêmes séquestrées ou en fuite? Les passe-t-il aux gangs par tacite délégation? Ou bien ces citoyens sont-ils simplement dépouillés de tout service et de tout droit, et ceci sans recours? Dans ce dernier cas, comment ces citoyens de territoires perdus devraient considérer l’État? Existe-t-il des instances devant lesquelles ils pourraient ester contre l’État pour non-accomplissement de ses missions et non-respect de ses obligations?
Autant de questions auxquelles il faudrait trouver des réponses.
Mais bien avant, il faudrait aussi comprendre la réalité de l’accès aux services et de l’exercice des droits, en territoires perdus à la manière haïtienne. Cela amène une série d’autres questions pratiques, du genre:
- Des femmes enceintes n’ont pas accès aux services de santé qui sont, pour mille et une raisons, fermés dans le territoire perdu. Comment accoucher sans risquer leurs vies en cas de complications?
- Par miracle, les bébés naissent vivants et en bonne santé, mais il n’y a pas de bureau ni d’officier d’état civil, ni moyen d’en chercher ailleurs. Qui donnera un acte de naissance ou une identité aux nouveau-nés?
- Les écoles, y compris maternelles, sont fermées ou brûlées ou squattées, depuis le temps du peyilòk pour certaines. Où ces enfants recevront-ils le pain de l’instruction pour bénéficier de leur droit à l’éducation.
- Ces familles séquestrées sont délestées de leurs biens si durement acquis. Certaines prennent la fuite en laissant leurs maisons qui sont pillées, passées au feu ou habitées par les gangs. Quel est le statut de ces propriétés occupées à l’intérieur des territoires perdus? Qui garantit le droit de ces familles à la jouissance de leurs droits de propriété. Qui viendra les dédommager pour leurs pertes matérielles et morales et surtout pour leurs traumatismes psychiques?
- Certains sont simplement fusillés comme traitres, avec l’accusation de donner des informations sur les territoires à la Police. Qui devait garantir leurs droits d’expression, ou même leurs droits à un procès équitable?
- Dans tous ces quartiers où l’État n’a plus accès, l’insalubrité s’installe avec l’amoncellement de détritus et de déblais des crues, foyers possibles de toutes les maladies. Qui aurait dû s’occuper du nettoyage des quartiers, de l’assainissement et l’évacuation des déchets solides?
- Et si, par malheur, Dieu s’avisait de fermer un instant les yeux et qu’une épidémie en profitait pour se déclarer[1], qui serait responsable de tous ces nouveaux morts ? Qui viendrait réparer ces pertes qui s’ajouteraient aux calamités déjà trop lourdes des familles.
Il n’y a pas à chercher bien loin pour trouver les réponses à ces questions. Elles convergent toutes vers le même responsable : l’État. Beaucoup de citoyens auraient compris que, agressé par une armée étrangère, de loin supérieure à nos forces de sécurité aux plans de l’effectif, de l’armement, des stratégies, de la technologie et du conditionnement psychologique, l’État de notre pays accepte la défaite et livre à l’ennemi les territoires annexés en laissant les citoyens désarmés et dépourvus de recours, comme vaincus et esclaves, comme cela se passait encore au 19ème siècle..
On comprend moins que cela se passe face à des groupes criminels qui ont commencé leurs business de destruction sous les yeux de l’État, que l’État avait largement le temps et les moyens d’étouffer dans l’œuf, qui ont grandi progressivement et qui deviennent subitement, par force d’inaction ou de complicité, des forces invincibles défiant toute autorité. On comprend encore moins que la situation de ces otages des territoires perdus, comme de ceux qui ont réussi à s’échapper pour trouver refuge dans des camps de fortune, ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de nos frères et sœurs qui ont été récemment arrêtés et déportés par la République Dominicaine, en laissant derrière eux tous les fruits de leurs efforts et ne pouvant compter sur aucun support en arrivant en Haïti.
Voilà toute la charge symbolique et douloureusement concrète de la perte de territoires. Perdre ou abandonner des territoires, c’est laisser en marge de la société une catégorie de citoyens, sans l’assistance minimale que l’État, dans son essence et sa raison d’être, est censé leur apporter. C’est planter des graines pour l’éclosion d’une armée de réserve pour les gangs, augmentant leur puissance de nuisance, de feu et de conquête. Perdre un territoire, aussi petit soit-il, c’est perdre tout le territoire national.
Si l’État ne peut défendre aujourd’hui notre territoire contre des forces internes somme toute disparates et sans ancrage, pourra-t-il le défendre demain si, des soupçons d’iridium, de pétrole et de terres rares remplaçant maintenant la canne-à-sucre, le café et l’indigo, une force étrangère bien organisée s’avisait de nous reconquérir pour nous ramener en arrière dans l’esclavage colonial de Saint-Domingue? Qui pourra savoir? Qui nous défendra?
Caveant consules!!!
Hugues Joseph
[1] On vient d’apprendre pour la résurgence du choléra à Fonds Baptiste, Le Quotidien 509, 10 mars 2025