Mon vieil ami,
Je ne cesserai jamais de m’en vouloir d’avoir raté ta dernière apparition. Ta sortie est aussi discrète qu’a été ta vie. Un peu trop discrète, d’ailleurs, à mon sens. Tu as quitté la scène humaine sans tintamarre, sans vacarme inutile.
Je présume que plein de gens qui, tout comme moi, te vouent un grand respect, n’en ont pas eu vent à temps. Tous ont ainsi loupé la dernière occasion de s’incliner devant cette dépouille qui a dû supporter tant d’années le poids de ton esprit aux dimensions universelles.
Aux confins de ton éternité, tu dois déjà être en train de jouir du repos paisible. Ce n’est que justice. Tu l’as bien mérité, au terme d’une existence faite de sacrifices et de renoncement et marquée du sceau de la plus profonde rectitude. Honni donc soit celui qui viendrait maintenant troubler ta tranquillité!
Pourtant, au risque de transgresser les traditions ou d’enfreindre les us, le devoir m’enjoint de t’interpeller encore une fois. Tu as toujours vécu en homme libre. Je ne saurais te passer d’ordre. Je me permets seulement de te signaler humblement que tu as vraiment mal choisi ton moment pour fermer définitivement les yeux.
Cette issue fatale, il est vrai, est hors de notre contrôle. Elle procède de lois naturelles ou de forces supérieures qui échappent totalement à notre emprise. Je me dis pourtant que tu aurais pu, mieux, tu aurais dû, évoquer circonstances atténuantes pour négocier un petit sursis. Il est possible que ton dépit face à la décrépitude ambiante n’ait été guère stimulant pour susciter l’envie de t’attarder.
N’empêche que, de toute évidence, il est proprement contreproductif que tu sois déjà en train de te prélasser dans les limbes. Alors qu’il nous reste encore tant de feux partout à éteindre ici, tant de soupirs partout à apaiser, tant de mères à rassurer, tant d’épouses et d’orphelins à consoler, tant d’armes létales à démonter.
Non, tu ne peux pas encore te mettre à dormir du sommeil du juste! Il est vrai que tu nous avais habitués à sortir de ton plein gré de la scène. Tu as été le premier, sinon le seul Premier ministre à quitter volontairement cette Primature pour laquelle on s’étripe à bras raccourcis. Dans laquelle on veut entrer ou rester à tout prix.
Force est de reconnaître que les motivations ont bien changé. Toi, tu étais là par devoir, par une propension naturelle et incompressible à servir. Tu avais des convictions bien ancrées sur la morale du service public. Tu avais une vision de la grandeur nationale qui exigeait de prendre de la hauteur par rapport au clinquant des avantages passagers. Tu avais une appartenance de longue date à une équipe solidairement engagée pour le sauvetage national.
Tous ces ingrédients mis ensemble t’ont formé un trousseau inaltérable et non négociable. C’est pourquoi tu as tout remis en tournant le dos, sans aucun délai, à la première tentative de sacrifier un seul de tes principes. Voilà ce qui, dans notre milieu, avait déjà fait de toi un spécimen en voie de disparition.
Depuis, la perception de la Primature a bien changé aussi. Cet élément d’architecture apporté dans la Constitution de 1987 était nouveau, comme tu le sais, dans notre appareillage politique. Il devait apporter de l’équilibre au sommet de l’État. Il devait servir à mieux répartir la tâche et les charges, augmenter la taille et la diversité des cellules grises qui pensent les solutions les plus aptes à panser le mal national et enrayer la détresse séculaire de la grande majorité de notre population.
Dans cette lignée-là était inscrit ton passage à la Primature. Tu n’as été mu par aucune vanité. Tu n’étais guidé que par tes convictions profondes. Pour le respect de l’autre. Le respect de la parole donnée. Le souci de l’intérêt général. Tu te fichais royalement de la gloire tout autant que du patrimoine.
Tu es ainsi passé pour tonton Bouki. Celui qui est parti de son plein gré. Celui qui est sorti les mains et les poches encore plus vides qu’à l’entrée. Mais plus d’un sait que tu as gardé un cœur rempli de la satisfaction du devoir accompli et de tes rêves de grandeur encore intacts. Tu es sorti sans klaxon et sans DJ. Sans le clairon des protestations vides ou des expressions tardives de regrets.
Après avoir servi avec dignité, en ton âme et conscience, tu es retourné tout aussi discrètement dans ton bled de Cavaillon. Personne n’a entendu ton nom –qui oserait d’ailleurs?- dans des scandales de détournement, de prébendes, de commissions, d’acquisitions de luxe dans quelque métropole étrangère, ou de comptes bancaires au bord de lacs célèbres.
Peu d’exemples de ce genre existent dans toute notre histoire nationale. A part Nissage SAGET, qui s'est retiré paisiblement dans sa ville natale de Saint-Marc où il s’est rendu, dit-on, à dos d’âne, après avoir volontairement quitté la Présidence le 14 mai 1874, soit un jour avant la fin de son mandat prévue le 15 mai.
A bien des égards, tu as été positivement innovateur en matière de praxis politique. Un exemple ayant malheureusement fait trop peu d’émules dans notre société. Tu as été, pour nous tous, un modèle d’abnégation, de rectitude et de dépassement. Tu restes, avec quelques mohicans, hélas, trop rares, le prototype de dirigeants dont aurait besoin notre pays pour arrêter de sombrer dans l’abime et engager la remontée pour sortir la tête de l’eau.
C’est pourquoi tu as gardé et garde encore l’admiration et le respect de tous. Même de ceux qui, à tort, se croyaient ou se mettaient en face de toi. Voilà aussi pourquoi tu ne peux pas nous abandonner de sitôt.
Pas dans cette phase critique où l’intégrité est devenue notre ressource la plus rare. Pas maintenant où la vertu est clouée au pilori pendant que l’intelligence et la productivité du vice sont exaltées et adoptées comme règles de vie publique.
Pas en ce moment où la bergerie est abandonnée à l’appétit gargantuesque de loups de tous poils. Pas en ces temps de grande tempête où la barque nationale déroutée prend de l’eau à tribord et à bâbord, sur une mer démontée, avec, à la barre, une pléthore de timoniers semblant tout ignorer de la navigation.
Allez, Rosny! Fais un effort. Rien qu’une fois. Cette fois seulement. Secoue-toi et tente un retour en arrière. L’éternité n’a aucune urgence. Elle n’a, que je sache, ni d’enfants à nourrir, ni de veuves à protéger, ni de lépreux à soigner, encore moins de territoires à arracher aux griffes de la bêtise et de la méchanceté humaines. L’éternité peut donc t’attendre encore un peu. Reviens rien qu’un instant!
Nous accourrons en masse te retrouver sur le pont de la rivière Cavaillon. Pour écouter tes enseignements. Recevoir ton testament. Ramasser l’héritage de tes valeurs immuables. Recueillir le legs de tes vertus sacrées. Soutenir tes mains affaiblies quand elles jetteront dans les flots nourriciers les semences du dirigeant haïtien nouveau.
Et, ce rite une fois accompli, accorde-nous la gracieuseté de t’entendre te perdre dans un dernier éclat de rire… avant de franchir pour de bon les portes de l’éternité.