La République d'Haïti est frappée par des crises socio-politico-économiques répétées. Elle fait, en plus, face à une crise sécuritaire au plus haut niveau provoquée par les bandes armées. Celles -ci contrôlent une grande partie du territoire, notamment la Capitale à plus de 80 %. Selon des Nations-Unies, au moins 700 000 citoyens sont déplacés et plus de 1740 personnes ont été tuées ou blessées de juin à septembre 2024. "La vie, la sécurité et la liberté des Haïtiens sont constamment menacées suivies des violations des droits humains (...)", déclare l’organisation. Tant que le temps passe tant que ces bandes se renforcent davantage et prennent de l'espace, au point qu'à l'heure actuelle, aller d'un point à l'autre se révèle un risque mortel. Dans ce contexte-là, la question de savoir s'il faut négocier avec les gangs pour avoir la paix dans ce pays divise la société. Cet article analyse les positions pour ou contre la négociation avec les bandes armées en prenant en considération des implications éthiques, morales et pratiques sur le long terme d'une telle approche.
Contexte
La multiplication des bandes armées en Haïti a été facilitée par l'irresponsabilité flagrante de l'Etat haïtien, l’incapacité des forces de sécurité nationales (l'armée, la police) de lutter contre le trafic d'armes et d’organes, la corruption et de promouvoir le respect des droits humains. L'Etat échoue dans sa mission[1]. Il devient visiblement complice et effacé et laisse le champ libre aux gangs. Pour jeter de la poudre aux yeux, ils fournissent, parfois, un soutien aux populations vulnérables dans certains Ghettos. Ils imposent leur loi en tout, sur tout et partout. Dans une telle situation, croient certaines personnes, des pourparlers avec les bandes paraissent une nécessité, quoiqu'elles ne font pas l’unanimité pour rétablir, un plus ou moins climat de paix et de stabilité. Mais cette approche doit être prise avec pincettes, compte tenu des conséquences néfastes d'une telle voie sur l'avenir de la société, y compris les nuances, les fragilités et les sensibilités dont elle est l'objet.
Les positions pour les pourparlers avec les groupes criminels
Stabilité politique temporaire
Il pourrait permettre l'organisation des élections pour renouveler le personnel politique. Il permettrait aussi, une réorganisation des institutions sécuritaires comme l'armée et la police, sans oublier le renforcement du système judiciaire. En fait, les théories de la résolution des conflits suggèrent que dans des situations de guerre civile, les pourparlers avec les acteurs non-étatiques sont parfois envisagés pour restaurer la stabilité. Une telle décision pourrait offrir une possibilité de parvenir à des réformes durables et en profondeur des institutions étatiques[2].
L’ouverture des couloirs humanitaires et à l'accessibilité aux zones rouges
En se coopérant, les autorités, les organisations humanitaires pourraient atteindre les personnes nécessiteuses[3]. Selon l'organisation internationale de la migration (OIM), la moitié de la population haïtienne, environ 5,2 millions de personnes, souffre d'un grand besoin d’aide humanitaire. Bien des enfants sont privés aussi de pain de l'instruction dans les zones de non-droit. Une telle décision pourrait faciliter le retour des milliers d'enfants à l'école. “Entrer en contact avec les groupes armés est bénéfique pour les personnes en détresse. Cette stratégie permet de :
-fournir une assistance vitale aux personnes vivant dans des zones contrôlées par des malfrats;
-d'apporter un soutien aux structures médicales locales qui prennent en charge les personnes affectées", souligne le Comité International de Genève[4]. Bref, sur le plan humanitaire, une telle démarche est profitable aux personnes en situation difficile.
Diminution instantanément la violence.
Les Partisans de la négociation estiment qu’une telle initiative assez "diplomatique" peut réduire les violences immédiates, et en particulier contre les Civils. En engageant un dialogue, les autorités pourraient obtenir des trêves et améliorer la sécurité dans les zones les plus touchées. « Au cours des trois premiers mois de 2023, plus de 1.630 personnes ont été victimes d'assassinats de blessures et d’enlèvements en Haïti », comme le souligne un rapport publié par l'OIM.[5] Vu cette situation lamentable et déplorable dans laquelle évolue la population haïtienne, on pourrait considérer un tel dialogue comme incontournable.
Les positions contre les pourparlers avec les groupes criminels
Message négatif pour la justice et l’état de droit
Cependant, pour d'autres personnes, entrer en dialogue avec les bandes armées pourrait donner carte blanche aux criminels pour légitimer et légaliser leurs actes barbares. Une telle attitude pourrait diminuer davantage la confiance de la population envers les autorités haïtiennes. Déjà, dans la société haïtienne, l'impunité et la corruption gagnent du terrain. Bon nombre de personnes commettant du tort à la société ne sont pas punies pour leurs actes répréhensibles. Ce qui revient à dire que négocier avec des gangs, c'est dire oui à l'impunité et non à la justice pour des milliers de victimes. La femme aux yeux bandés doit être mise en mouvement contre les malfrats et leurs complices.
Risque de dépendance et de cycles de violence.
Des analyses montrent clairement que négocier avec les caïds peut créer une dépendance des autorités à leur égard pour maintenir l'ordre et la paix dans la société. Ils peuvent se sentir plus forts, ils peuvent créer un climat de terreur exponentielle pour exiger plus d'avantages. Selon la théorie du cycle de violence, la violence dans une communauté tend à s'intensifier lorsqu'elle est perçue comme moyen efficace d'atteindre des objectifs. La concession avec les gangs serait une erreur fatale pour l'avenir de la première République noire indépendante du monde.
Reconnaissance et légitimation des bandes armées
Entrer en pourparlers avec les groupes criminels revient à leur accorder une certaine légitimité, ce qui pourrait renforcer leur pouvoir encore plus. Cette initiative pourrait encourager d'autres groupes à adopter des comportements pareils pour obtenir des concessions. Entrer en dialogue avec les gangs est un cercle vicieux qui pourrait traîner la société haïtienne dans une violence interminable et récurrente. Dans une société, la plupart des jeunes sont laissés pour compte. Le chômage atteint son apogée. Prendre une initiative pour aller discuter aux gangs criminels, serait une anomalie et un mauvais exemple pour les jeunes. Selon Max Weber, la légitimité de l'État repose sur le monopole de la violence. En négociant avec les bandes armées, les autorités de l'Etat risquent de remettre en question ce monopole, affaiblissant ainsi l'État aux yeux de la population beaucoup plus.
Perspectives et options de négociation
Quoique le dialogue avec les gangs présente certains avantages potentiels, il existe aussi d'autres solutions qui méritent d'être expérimentées. Tout d'abord, il faut renforcer la police et l'armée. Une réforme en profondeur du système de justice haïtienne est importante. Ensuite, la création d'emplois, des programmes de développement social et économique peuvent être mise place pour diminuer l'influence des gangs dans des zones vulnérables. Le renforcement du système douanier pour éradiquer le trafic d'armes et de munitions est nécessaire. Enfin, des efforts éducatifs peuvent être intensifiés pour encadrer, accompagner et sensibiliser des milliers de jeunes qui traînent dans les rues. La mise en place des programmes de réinsertion pour donner une autre vie à des jeunes et enfants faisant partie des gangs.
Conclusion
Comme on vient de le constater, la question de savoir s'il faut négocier avec les groupes criminels pour ramener la paix et la sérénité en Haïti est complexe. D'une part, le dialogue peut porter une stabilité immédiate et ouvrir des couloirs humanitaires. D'autre part, il cherche à renforcer la capacité des gangs et à vulnérabiliser davantage l'Etat haïtien. Pour arriver à une paix durable, il s'avère important de renforcer la capacité des institutions; d'investir dans l'humain; de diminuer l'injustice sociale qui ronge la société haïtienne; de donner l'égalité des chances aux 12 millions haïtiens indistinctement. La société ne doit opter pour cette formule en aucun cas, celle-ci n'offrirait aucune paix durable au pays et constituerait un mauvais précédent. Et sans une paix durable, le développement du pays restera toujours un vœu pieux.
Piercilus DESIR
Etudiant en communication sociale à la faculte des Sciences humaines (FASCH) /UEH
Bibliographie
Charles, J. (2021. "Violence des gangs en Haïti: Une analyse de l'impact social et politique", Revue Haïtienne des Sciences Sociales, 14(3), 45-67
Comité International Genève, (2021): "Engager un dialogue avec les groupes armés non étatiques, pourquoi, comment, à quelle fin, et autres considérations essentielles". Position du CICR.
International Crisis Group (2022). "Haiti’s Gang: The economic Drivers of Violence. “Crisis Group Reports.
Manigat, S. (2024)."La crise haïtienne: violence des gangs et effondrement de l'Etat".htps://alencontre.org>haiti.
OIM, (08 juin 2023). "La violence des gangs déplace 165 000 personnes en Haiti et entrave les efforts d'aide".https://www.iom.int>news> la-vi...
Pierre, R. (2023). "Peut-on négocier avec des groupes armés. Leçons des conflits urbains". Études sur la sécurité et la paix, 27(1), 10-29.
[1] Charles, J. (2021. "Violence des gangs en Haïti: Une analyse de l'impact social et politique", Revue Haïtienne des Sciences Sociales, 14(3), 45-67
[2] Pierre, R. (2023). "Peut-on négocier avec des groupes armés. Leçons des conflits urbains". Études sur la sécurité et la paix, 27(1), 10-29.
[3] International Crisis Group (2022). "Haiti’s Gang: The economic Drivers of Violence. “Crisis Group Reports
[4] Comité International Genève, (2021): "Engager un dialogue avec les groupes armés non étatiques, pourquoi, comment, à quelle fin, et autres considérations essentielles". Position du CICR.
[5] OIM, (08 juin 2023). "La violence des gangs déplace 165 000 personnes en Haiti et entrave les efforts d'aide".https://www.iom.int>news> la-vi...