Ce sont les circonstances qui font le larron. Non, je conteste

Les neuf membres du CPT devraient s’estimer comme les plus chanceux de la République, car ils ne sont sûrement pas les plus méritants de la patrie.

Narcisse Jean-Baptiste
08 janv. 2025 — Lecture : 8 min.

Les neuf membres du CPT devraient s’estimer comme les plus chanceux de la République, car ils ne sont sûrement pas les plus méritants de la patrie. Un concours de circonstances les a faits rois/reine pour vingt mois. Vu les avantages à eux attribués, ils devraient se la couler douce et ne plus avoir du souci à se faire sur le plan monétaire. Pas qu’ils seront pleins aux as ou riches comme Crésus, mais jamais ils ne seront comme Job dans son fumier. Pourtant ils (sinon, certains) se livrent à une course effrénée à l’enrichissement illicite. A-t-on remis l’État à des larrons ou les heureux désignés sont-ils devenus larrons par la force des choses ?

Il y a un rituel qui accompagne la fonction de présidence

La fonction de présidence rime avec les notions d’honneur, de décorum, de sérieux et d’intégrité. En tant que fonction suprême dans les républiques où prédomine le présidentialisme, l’étiquette de président ne sied pas à tout le monde. Comment peut-on être président en se comportant comme un vulgaire racketteur qui cherche à soutirer de l’argent aux gens ? Comment peut-on être président et se trouver dans une chambre d’hôtel avec un responsable de banque pour faire du marchandage ? Si le berger du troupeau est un truand, un prédateur, les brebis seront mangées sans ménagement. C’est ce qui arrive au peuple haïtien dont les dirigeants s’enrichissent à son dépend pendant qu’il crève dans la crasse, le non-développement, l’insécurité qui le menace dans sa quête de survie.

En agissant pour leur propre profit, les trois larrons-présidents se sont rendu coupables de forfaiture et d’outrage à la fonction de présidence. Ils la déshonorent, la trainent dans la boue et lui enlèvent tout le prestige qui la caractérise. Sont-ils les seuls ? Pas sûr. La menace de Pierre Espérance qui a conduit à l’éviction de Gédéon Jean du Conseil électoral provisoire (CEP) en dit long. Pour rappel, le tout-puissant Pierre Espérance avait menacé les membres du CPT qu’il révélerait en public un ensemble de méfaits dont ils se seraient rendu coupables s’ils validaient l’élection de Gédéon Jean. Si M. Espérance a tu l’affaire jusqu’au moment où s’écrivent ces lignes c’est qu’il a obtenu gain de cause. M. Jean a été remplacé sans procès. Et ce ne sont pas les jérémiades des organisations des droits humains favorables à Gédéon qui vont changer quoi que ce soit. Il y a donc anguille sous roche. Saura-t-on la vérité un jour ? Peut-être que quand Pierre Espérance aura délié sa langue. En attendant, mystère !

Etre président pendant vingt mois : un véritable pond d’or  

Quand on accumule les avantages et privilèges accordés aux neuf, ils ne comptent plus parmi les moins bien lotis du pays. Tout professionnels réussis qu’ils sont pour la plupart, ils ont de quoi ajouter du beurre dans leurs épinards. Mais c’était sans compter sur l'appétit glouton des uns et des autres pour se faire une santé financière robuste pour ne plus avoir à galérer si c’était déjà le cas. On relate une réticence au départ. Mais au final, tout le monde a fini par s’aligner.

A quoi sert un politicien haïtien pour qu’il gagne autant ? Ce pays est champion en matière de primes à l’inefficacité ou à la nullité. Quand on a un chèque de salaire, une carte de débit grassement alimentée, des bons de carburant, des frais, je ne sais combien, de résidence, des fonds de renseignement détournés (25 millions de gourdes par tête de CP selon les dires de Smith Augustin aux enquêteurs de l’ULCC), etc., il n’y a pas lieu de se plaindre. Un cumul sur vingt mois fait passer tout bénéficiaire de la précarité à l’opulence. Plus on a, plus on désire avoir. Pas question de se contenter de ce qu’on reçoit. Tout pouvoir donne droit à l’enrichissement illicite. C’est comme la ruée vers l’or, la flibusterie politique. Qu’il est étrange notre petit monde !

Un sérieux problème de compétences éthiques

Il est souvent dit que la femme de César doit être au-dessus de tout soupçon. Mais qu’en est-il quand c’est César lui-même qui est pris la main dans le sac ? S’arc-boutant derrière le prétexte de la présomption d’innocence, les trois larrons refusent de démissionner ou de se mettre en retrait en attendant que cette affaire soit éclaircie.

La morale prospective amène tout individu à réfléchir sur les conséquences de ses actes au cas où ceux-ci se révéleraient au grand jour. Les fameux conseillers (c’est à se demander en quoi et sur quoi ils conseillent) n’ont, de toute évidence, pas pensé un instant que ce qu’ils tramaient secrètement aurait pu déboucher sur un scandale retentissant. Les trois sont éclaboussés mais ils éclaboussent aussi la structure hétéroclite dont ils font partie.

Comme le dit la Bible, ‘’malheur à celui par qui le scandale arrive’’. Les trois n’ont pas compris la nécessité de tirer les conséquences de leurs forfaits. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir de la gêne, celle qui culpabilise ou celle qui fait prendre conscience qu’on a été trop loin ou qu’on est honni d’avoir agi fautivement. Comment avoir le culot de se sentir encore fréquentable quand on ne l’est déjà plus ?   

C’est, en tout cas, le prestige de la fonction qui lui confère ses valeurs. On connait la déchéance dès lors qu’on ne garde plus de la hauteur. Un comportement délinquant y porte préjudice. Pendant que le monde est en guerre contre la corruption, Haïti ne peut plus être un repaire de kleptocrates qui ont l’air de ne rien comprendre.

Des indices qui parlent

Un bruit qui court a toujours quelque fondement; en d’autres termes ‘’pas de fumée sans feu’’. Vérité de La Palice. Les rencontres secrètes entre l’ex-président du conseil d’administration de la BNC (corrupteur de son état) et les trois larrons-CP (corrompus commettant des abus de pouvoir) sont un indice éloquent. Les messages échangés entre Gilles (en position de meneur) et Pierre-Louis nous renseignent suffisamment sur ce qui se faisait dans les coulisses. Mais le clou de l’affaire c’est que le produit du crime est consommé. Les cartes de débit renflouées à coups de millions offertes aux 3CP renseignent assez sur la véracité des faits. M. Pierre-Louis, après s’être emberlificoté, est passé à la dénonciation. Il s’était peut-être rendu compte qu’il serait le dindon de la farce. Il n’en serait pas sorti indemne si un jugement juste avait eu lieu. Les trois non plus, d’ailleurs.

La morale de l’histoire c’est qu’un secret bien gardé épargne les complices et leur évite bien des ennuis. M. Pierre-Louis, sous l’instigation de M. Conille, a tenu à dénoncer les tarés comme si, lui, il était blanc comme neige et qu’il n’avait rien à se reprocher. C’est comme M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. En proposant ou en acceptant les avances des 3CP, Pierre-Louis baigne, ipso facto, dans la corruption.

Gilles en a voulu à Conille parce que, selon lui, c’est ce dernier qui a poussé Pierre-Louis à vendre la mèche. Les échauffourées, les propos fielleux échangés entre Gilles et Conille lors de séances de travail entre les deux ailes de cet exécutif iconoclaste parlaient d’eux-mêmes.

‘’Tel est pris qui croyait prendre’’. Par une sorte d’effet boomerang, l’affaire se retourne contre Pierre-Louis qui a dû fuir le pays avant qu’une interdiction de départ soit prise contre lui. Là-dessus, Conille, jouant au Ponce Pilate, n’a jamais pipé mot jusqu’à ce qu’il ait été neutralisé de la manière que l’on sait.

En se payant la tête de Conille, les 3CP ont savouré une victoire qui n’en est pas une à la Pyrrhus, puisqu’ils se raccrochent jusqu’ici à leurs postes comme s’il n’y a aucune provision légale permettant de les démettre. En ce sens, l’Accord du 3 avril 2024 n’est qu’une fable, une légende.

Une culture d’entretien du flou      

En Haïti, on a la mauvaise habitude d’entretenir le flou. Tel est accusé de violenter ou de violer une femme, dépendamment de sa position (statut), on essaie d’étouffer l’affaire. On oublie que la justice est là pour faire la part des choses. Quand on empêche la justice de faire son travail des perceptions négatives s’installent durablement et à chaque fois qu’on parle d’un tel, ses référents négatifs s’activent automatiquement. Ce n’est pas non plus en jetant le discrédit sur une institution d’enquête qu’on évacue le scandale. Dommage que certains pensent pouvoir régler des questions aussi sensibles dans les médias, vecteurs de diffusion de l’information et non des instances de jugement. Quand la sanction sociale n’opère pas, l’auto-censure peut servir, mais il s’agit là d’un acte de courage.

Les personnalités publiques doivent se pencher sérieusement sur le binôme (image/réputation) pour redorer leur blason, sinon, on croira toujours avoir affaire aux gens peu scrupuleux qui envahissent l’espace du pouvoir pour faire fortune par des moyens détournés. Hormis, peut-être, leurs partisans (bénéficiaires de miettes), le peuple haïtien a reçu l’information relative au scandale impliquant les quatre protagonistes et leurs alliés comme un choc. L’opinion qu’il s’en fait est négative. Ce sont des gens malhonnêtes qui dirigent. Cet État prédateur plus que bi-séculaire doit faire place à un État stratège qui mettra de l’ordre dans l’Administration publique et la gestion de la chose publique. C’est ce à quoi aspire ‘’Voix émergentes’’ qui s’évertue à indiquer la voie aux citoyennes et citoyens haïtiens.

Conclusion

Quand une réputation est abimée, on se base sur des faits pour la réparer. On n’y parvient pas en faisant obstruction à la justice. Ce qui ressort de ce scandale du siècle c’est que les 3CP nuisent à la bonne marche de la transition. Leur refus de démissionner ou de se retirer momentanément du pouvoir entretient le flou et ternit l’image de l’État tant sur le plan interne que sur le plan externe.

AN NOU PALE POU N KA JWENN WOUT LA

Liste des abréviations

CP : Conseillers-présidents

ULCC : Unité de lutte contre la corruption

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