Les morts encombrants de La Saline…

Les militants des droits de l’homme ne sont plus seuls sur le front de la dénonciation de la tuerie de La Saline, de la plaidoirie pour que justice soit rendue aux victimes. L’ONU enquête, et maintenant ce sont des congressmen américains qui s’intéressent à ces morts devenus de plus en plus encombrants pour l’administration du président Jovenel Moïse.

Publié le 2019-03-28 | Le Nouvelliste

Les militants des droits humains ne sont plus seuls à braquer les projecteurs sur ce qu’ils ont qualifié de « massacre d’Etat » à La Saline ». 104 congressmen américains, dans une lettre adressée au secrétaire d’Etat Mike Pompeo pour lui demander de « presser en faveur d’une investigation indépendante sur des tueries extrajudiciaires », disent être « particulièrement préoccupés » par les rapports sur cette tuerie de masse ayant coûté la vie à plus de soixante personnes et dans lequel sont impliqués des policiers et des officiels haïtiens.

« Nous vous demandons de travailler avec des partenaires pour faire comprendre au gouvernement haïtien l’importance d’inviter la commission interaméricaine des droits de l’homme à visiter et à conduire des investigations sur les actes de violence politique, incluant la tuerie de masse de La Saline », ont renchéri ces congressmen qui soulignent être « préoccupés » par le fait que l’administration du président Jovenel Moïse a « échoué » à renouveler le mandat de l’expert indépendant de l’ONU pour les droits humains, une fonction qui permet de faire le monitoring des conditions des droits de la personne en Haïti depuis 1995.

Geste de solidarité

Pour la militante des droits humains Marie Yolène Gilles, l’une des responsables de la Fondation Je Klere, c’est la première fois qu’Haïti bénéficie d’un support aussi marqué du Congrès américain. « Le geste de solidarité des congressmen ne peut pas être ignoré par le gouvernement haïtien », a estimé Mme Gilles, encouragée par le fait qu’il y a d’autres yeux pour regarder et forcer des actions contre la « banalisation de la vie ». Il n’y a aucune arrestation dans le cadre de ce dossier. Au contraire, les actes de criminalité ont multiplié à La Saline, a fait savoir Marie Yolène Gilles.

Me Gédéon Jean du CARDH, loin de cracher sur l’intérêt porté par les 104 congressmen à ce dossier, a souligné que cela explique l’échec des institutions, dont le Parlement, « à construire l’Etat de droit en Haïti ». Les commissions Sécurité et Justice des deux chambres du Parlement auraient dû adopter une résolution sur ce dossier, a-t-il poursuivi. Sur un ton inquiet, Me Gédéon Jean a soutenu qu’il y a « aujourd’hui beaucoup de violations des droits de la personne ». L’Etat porte atteinte aux droits des citoyens. La situation est grave. Il y a des violations systématiques. L’Etat est le bourreau parce que des gens, sous l’autorité de l’Etat, ont agi, a indiqué Me Jean, qui déplore l’absence d’actions convaincantes dans le sens d’une justice à rendre aux victimes de La Saline. L’ex-Premier ministre Céant avait survolé la question mais « l’Etat n’a pas dit ce qu’il va faire », a expliqué le militant des droits humains. Pour Me Gédéon Jean, aucun Etat ne peut prétexter sa souveraineté pour imposer le black-out quand il commet des violations des droits humains.

Pierre Espérance du RNDDH a qualifié la lettre des congressmen d’acte de solidarité avec Haïti, avec le peuple haïtien. « Les taches de sang des victimes de La Saline ne s’effaceront pas », a-t-il affirmé. « Si les autorités en place ne font rien, elles pourront être poursuivies à l’avenir », a prévenu Pierre Espérance, qui avait aussi arpenté des allées du Congrès pour informer de la situation des droits humains en Haïti et briefer sur le dossier de La Saline. Il a souligné que le "massacre de La Saline est le second en nombre de tués après celui de Jean-Rabel".

L'ambassade d'Haïti qualifie de sans fondement 

L’ambassade d’Haïti à Washington, dans un communiqué de presse rendu public le 28 jeudi 28 mars 2019, a remercié le Congrès américain parce qu’il est préoccupé par le climat sociopolitique et économique actuel en Haïti et souligné qu’il ne faut pas confondre l’instabilité politique avec la violation des droits humains. « L’ambassade dément catégoriquement les allégations de violations de droits humains. Nous trouvons les accusations faites par le Congrès dans la lettre au département d’Etat en date du 20 mars à la fois sans fondement et sans valeur », lit-on dans le communiqué de l’ambassade d’Haïti à Washington où M. Hervé Denis, chargé d'affaires, avait servi dans la diplomatie sous Duvalier. « L’Etat haïtien promeut et encourage la pluralité d’opinion entre les citoyens, c’est pour cela que nous observons toutes les lois internationales et nationales protégeant la dignité de tous les Haïtiens », a soutenu l’ambassade, soulignant qu’Haïti, en tant qu’Etat démocratique, fait de la protection de tous les humains sa première priorité. Le communiqué a indiqué que le gouvernement d'Haïti réitère le souhait de travailler étroitement avec les Etats-Unis sur tous les sujets objets de préoccupations.

Le journal a contacté Sophie Boutaud De La Combe, en charge de la communication de la Minujusth, pour s’enquérir de l’évolution de l’enquête sur le dossier de La Saline. « Le service des Droits de l’Homme de la Mission des Nations Unies pour l’appui à la Justice en Haïti (MINUJUSTH), qui représente également le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, enquête sur tous les cas de suspicion de violation des droits de l’homme. Lorsque les enquêtes sont terminées, les rapports sont partagés selon les mécanismes appropriés », a-t-elle répondu via e-mail jeudi 28 mars 2019.

La MINIJUSTH, depuis le départ fracassant de Susan D. Page, s'est, ont estimé certains, montrée discrete et caresse l'administration Moïse dans le sens du poil.

Le parquet attend le cabinet d'instruction...

« Le parquet a décidé de poursuivre. C’est certain. Le dossier est présentement au cabinet d’instruction », avait confié au journal le commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance de Port-au-Prince, Paul Eronce Vilard, le jeudi 7 mars 2019. Est-ce qu’il y a eu homicide ? « Tout à fait », avait répondu au journal le chef du parquet, en charge de la poursuite dans le dossier de La Saline. Le dossier a été acheminé au cabinet d’instruction au cours du mois de décembre. Une partie de l’enquête de la police judiciaire, dirigée par le parquet, envoyée au cours de cette semaine, sera déférée au cabinet d’instruction comme supplétif dans le dossier, avait expliqué le commissaire du gouvernement, Paul Eronce Villard. « Le focus de ces congressmen est intéressant. Cela peut permettre à la justice haïtienne de bouger », a confié au journal Me Sonel Jean-François, un des avocats des victimes de La Saline. Il a cependant qualifié de « malheureux » le fait que « ce sont des autorités américaines qui demandent que la lumière soit faite sur ce dossier ».

Il n'y a même pas eu de constat légal

« Les autorités haïtiennes se taisent, font le mort, comme si la mort d’autant de personnes ne les dérangeait pas », alors que des organisations de défense des droits de l’homme ont dressé des rapports, a poursuivi Me Sonel Jean-François. L’avocat a mis le doigt sur le fait que des actes importants n’ont pas été posés par les autorités judiciaires après les événements survenus en novembre 2018. « Il y a un problème sérieux pour reconstituer les éléments indiciels, les preuves parce qu’il y a des cadavres qui ont été brûlés, des cadavres disparus. Il n’y a même pas eu de constat », s’est désolé Me Sonel Jean-François. Entre-temps, les éclaboussures du sang des victimes de la tuerie de La Saline risquent de faire tache et de suivre des chefs dont la connivence avec des bandits est un secret de polichinelle dans la zone métropolitaine.

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