Sweet Micky, baromètre moral de la société haïtienne

REGARDS Sweet Micky, personnage scénique inventé par le musicien Michel J. Martelly, ex-président d’Haïti est la plus grande vedette konpa de tous les temps. Comme toute méga star, il exerce une grande influence sur les jeunes. Comment le phénomène Sweet Micky s’est-il construit? Et si Sweet Micky était le miroir d’une frange de notre société?

Publié le 2018-01-26 | Le Nouvelliste

National -

Le konpa, notre musique de bal, s’est révélé à travers ses textes qui chantaient la beauté, la nature et les femmes. Les rares incursions sexuelles étaient susurrées comme un secret de famille. La dictature réprimait les moindres écarts, pas d’allusion au sexe encore moins à l’injustice sociale ...

Au début des années 80, le konpa qui jusqu’alors jouait le tempo de l’autocensure se réveilla aux réalités de l’injustice. Ti Manno chante l’exploitation. Tuco Bouzi avec « Malere » questionne les richesses mal acquises. Tabou Combo condamne les barrières sociales dans « Et alors ».

Les artistes ne sont pas étrangers à leur temps ni à la société qui les engendrent. Ils en sont, au contraire, les stimulateurs. L’art n’est jamais neutre. L’artiste peut choisir la révolte ou le conformisme, la provocation ou la passivité. Certains artistes précèdent leur temps et font progresser leur société, d’autres ralentissent la démarche émancipatrice de leur communauté.

1986, la parole se libère. L’émergence des groupes «rasin» répondent à la quête de liberté et d’affirmation identitaire des masses. Ces artistes adopteront le «dread locks» des rastafaris et une esthétique vestimentaire inspirée de Zaka, le Dieu des paysans, dans le panthéon vodou. Une philosophie et des valeurs culturelles afro s’en dégagent. Le vodou, le rara, emblèmes de l’authenticité culturelle haïtienne, envahissaient l’espace urbaine.

Tokay, Foula, Boukman Eksperyans, Boukan Ginen, Koudjay, Kanpesh, Ram, Chandèl et plusieurs autres groupes émergeront. Boukman sera le groupe phare que signera Chris Blackwell. La musique « Rasin» s’internationalise, entrant dans la grande famille de la «world beat». Une grande première pour la musique haïtienne.

1988, un jeune «entertainer» audacieux débute une fulgurante carrière. Rapidement, il est propulsé en tête du palmarès Konpa. Michel et Sophia Martelly créèrent : Sweet Micky. Cette aventure aboutira au Palais national.

Le style Sweet Micky mettait l’accent sur deux dominantes :

-Une animation musicale modelée sur la programmation des DJ ; diffusion non-stop et enchaînement de tubes.

-Dans une culture où la liberté sexuelle est réprimée, la grivoiserie des débuts de Sweet Micky devenait un échappatoire masturbatoire pour le public. La pornographie verbale devint sa marque déposée « Diaz Charony lan».

Rapidement, le public et Sweet Micky seront frappés d’accoutumance. Il y aura inflation de la dose du «double k». À chaque concert, il fallait descendre plus bas dans les catacombes de la déchéance morale. En baissant son pantalon en pleine prestation, ses fans en firent un héros. «Micky pa pè anyen» devient alors apologie de l’anarchie.

La société haïtienne fraîchement sortie de la dictature abrutissante des Duvalier n’avaient plus de repère. A quoi s’attendre d’un pays dirigé par des tortionnaires sans vergogne, nommés par le dictateur, déchu, Jean Claude Duvalier, exerçant ses prérogatives de choisir son remplaçant ?

Le groupe konpa, Sweet Micky, sera accaparé et stimulé par ce pouvoir illégitime. C’était la contrepartie au mouvement « Rasin » revendicateur.

1991, le coup d’Etat, contre Aristide, consolida les bases de Sweet Micky dans les classes de pouvoir économique et militaro-politique. Il devint la caution culturelle des putschistes. Il sera même sollicité pour un «concert résistance » face à Dante Caputo, émissaire de l’OEA, organisée par les «de facto» contre Aristide, en exil.

Le charme de Michel Martelly, combiné à l’aliénation des masses, lui a permis de jouer et de gagner sur tous les tableaux sociaux. Son image sera présente à tous les rendez-vous à caractère social. Le tout orchestré par son épouse et soutenu par ses amis qui seront dans ou autour du pouvoir, en 2012.

Ironie du sort, Lòlò de Boukman qui a connu l’exil, lors de cette même période du coup d’État de 1991, se retrouvera 13 ans plus tard, sur le même podium à côté de Sweet Micky chantant, lors d’un rassemblement « GNB » contre Aristide.

La violence militaire, le banditisme d’État, le culte de l’argent facile, l’utilisation du viol comme représailles, l’entrée en scène des «zenglendos» l’apologie de la luxure : c’était Haïti post-86. Sweet Micky était le miroir partiel de cette perversion.

L’addiction d’une partie de la bourgeoisie et des gens du pouvoir était totale. Il animait tour à tour cérémonie religieuse, cérémonie de gala, concert de fin d’année, bal avec de bonnes doses de «double k» et même des prestations pour enfants mineurs. A sa décharge, soulignons qu'il n’a jamais dérapé, dans ses animations pour bambins. «Anyway, i don’t care; nou tout se Mately», semblaient dire les fans.

2001, une autre ironie, c’est sous la présidence d’Aristide que Sweet Micky franchit le Rubicon de l’immoralité. Mme Jessie Al Khal dont le seul péché aura été d’être femme et mère des concurrents directs de Sweet Micky, sera objectivée et violée verbalement par ce dernier, en plein carnaval sous les applaudissements des festivaliers et la presse haïtienne filmant, reportant et commentant la performance. Jessie Al Khal vient d’une famille qui a toujours eu une profonde implication dans la musique konpa, à l’ère des mini Jazz. Quand il récidiva avec Liliane Pierre Paul, 15 ans plus tard, notre plus petit dénominateur commun de moralité était atteint.

Nous ne sommes plus aux grossièretés, des années 80-90 qui attiraient les rires gras et qui témoignaient de notre immaturité sexuelle. Trente ans plus tard et un passage au timon des affaires semblent enfoncer le personnage dans l’abîme du mépris pour les femmes. Au contraire, il se dit intouchable, puisque «Sweet Micky se bandi legal »

Illégalité, Impunité, les deux mamelles qui abreuvent la corruption, gangrènent du pays d’Haïti…

De nombreux artistes du rap, du rock, du reggae ont dû faire face à la société civile et aux autorités judiciaires de leur pays pour des attitudes et paroles qui incitent à la violence contre les femmes ou d’autres groupes stigmatisés. Ceci est sain dans une société démocratique. La polémique qui en découle est également normale, puisque la société n’est pas homogène.

Le corps social rejette comme un poison tout ce qui a été consommé et qui ne correspond pas ou plus à ce qu’il croit nécessaire à son épanouissement.

Dirigerions-nous vers une fin de cycle?

Toute société humaine est dynamique. L’acceptable est fluide et non permanente. Les citoyens peuvent, à tout moment, se focaliser sur des dérives subies durant des décennies précédentes. Au pouvoir public, il revient d’être à l’écoute de ces cris provenant des citoyens et d’y donner réponse. La boussole dans une société de droit est le juridique. Les lois doivent être respectées ou de nouvelles verront le jour pour fixer les nouvelles limites du tolérable.

Haïtiens, Haïtiennes, interrogeons la motivation des entreprises du secteur privé qui sponsorisent les activités de Sweet Micky. Parlons des promoteurs qui lui offrent des contrats et le public qui paient pour assister à ses performances. Imaginez l’impact sur les jeunes en quête de repères moraux des dénigrements et des appels au viol du personnage. Questionnons la soi-disant presse culturelle qui tombe à bras raccourci sur les dérives des artistes du rabòday et qui ferment les yeux, pincent le nez et ouvrent la bouche pour avaler tout ce que Sweet Micky vomit.

Sweet Micky n’est pas le bouc émissaire qu’on doit immoler pour nous laver de nos souillures. L'intelligence du couple Martelly pour avoir surfé durant 30 ans, avec succès leur entreprise, est exceptionnelle. Mais peut-être que Gonaïves et Jacmel sont les soubresauts d’un véritable éveil de la conscience nationale pour le respect intégral des femmes et des valeurs humaines.

Aly Acacia
Auteur
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