La sculpture en Haïti au XXe siècle : Les peintres-sculpteurs : Hilda Williams

Mémoire

Publié le 2017-12-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Hilda Williams (1924- 1992) n’a jamais été pressée. Elle a pris le temps d’apprendre et a pris son temps pour créer. Née à Port-au-Prince, elle a fréquenté l’école des Sœurs du Sacré-Cœur où l’apprentissage du dessin était particulièrement encouragé. Lorsque le Centre d’art ouvre ses portes en 1944, elle s’y inscrit pour poursuivre son apprentissage. Elle eut les meilleurs instructeurs au pays. Au Centre, on encourage l’expérience de diverses disciplines artistiques. Hilda Williams est parmi ces jeunes recrues qui se sont familiarisées avec le modelage qu’enseignait le sculpteur américain Jason Seley, très impliqué dans la réalisation de monuments sur le site de l’Exposition du Bicentenaire de Port-au-Prince, et la céramiste américaine Edith Weynand. Elle est devenue l’amie du couple Amerigo Montagutelli. Aussi a-t-elle suivi ce sculpteur/fondeur qui, en 1959, allait ouvrir et diriger l’Académie des Beaux-Arts de Port-au-Prince. Elle a ainsi pu approfondir ses connaissances en sculpture.

Comme tout élève de l’Académie, Hilda Williams a travaillé à partir de modèles en plâtre, la copie étant essentielle à l’apprentissage du métier. En 1960, elle a fait sa première sortie en tant que sculptrice en participant au concours organisé par le Commissariat national haïtien du tourisme. A cette occasion, elle reçoit la mention hors-concours pour sa sculpture «Tête d'une négresse». C’est dans le cadre de ses exercices qu’elle avait réalisé cette copie de la tête d’une femme noire, œuvre du célèbre sculpteur français Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), qui porte aussi le titre : «Pourquoi naître esclave?» (1868), affirmant les prises de position anti-esclavagistes du sculpteur. Hilda Williams s’est encore intéressée à la sculpture-portrait en réalisant quelque temps après celui de son cousin Raymond Ménos.

L’enfant est le sujet de toutes les peintures d’Hilda Williams. On peut y observer un souci du détail que l’on pourrait comparer à celui d’un Philomé Obin dont elle a vu arriver les œuvres au Centre d’art, l’année où, elle-même, s’était inscrite au Centre. Ceux qui l’on connue disent qu’elle pouvait passer de longues journées, des semaines entières à travailler un seul petit tableau. Elle soigne particulièrement l’environnement dans lequel vit chacun de ses personnages. Cet environnement ou décor est important dans sa peinture car il peut mettre le spectateur sur la voie l’aidant à l’interprétation de l’image. La couleur aussi joue un rôle important. Mais dans sa sculpture, s’il est vrai que ses personnages sont encore une fois seuls, il n’y a pas d’environnement, et pas de couleur non plus. D’où l’approche différente qu’elle doit avoir de son sujet.

Elle avait appris à travailler le modelage, c’est-à-dire l’ajout de matière sur un support fait, des fois, de toile métallique. La forme est ainsi construite. C’est le modèle qui alors va se prêter à la fabrication d’un moule qui servira à couler l’œuvre finale qui serait éventuellement patiné. Hilda Williams a utilisé pour ses sculptures le système dit de coulage du bronze à la cire perdue, ce qui permet d’avoir une œuvre creuse et donc moins lourde. Ce procédé permet aussi de faire plusieurs coulages à partir d’un même modèle. Voilà pourquoi sur chacune de ses sculptures il est inscrit un numéro indiquant qu’il s’agit du énième coulage.

Les sculptures d’Hilda Williams, dans un deuxième temps, sont des portraits types et l’on décèle, à voir leurs vêtements et leurs coiffures, que ce ne sont pas des enfants de roi. Ce sont des archétypes d’enfants haïtiens et Hilda Williams en fait des symboles. Leur représentation résolument figurative est donc le résultat de la construction d'images culturelles subjectives. Cela signifie qu’elles ne sont nullement une transcription fidèle de la réalité. En effet, il est aisé de déceler les libertés prises par l’artiste, libertés qu’exige l’expression de sa personnalité. On peut noter des fois un étirement des personnages, la grosseur de la tête et de certaines parties : les pieds par exemple, par rapport au reste du corps montré toujours menu et délicat. A regarder l’ensemble de sa sculpture, on se rend compte qu’il s’agit d’un système de codes qu’elle a méthodiquement mis en place. S’il est vrai que ses modèles sont des enfants haïtiens, il apparaît qu’elle a délibérément choisi une représentation intemporelle.

«Je suis pompier libre» avait-elle déclaré. Cela veut dire que, dans sa carrière, Hilda Williams a voulu prendre un recul par rapport à toutes les idées, grandes ou petites, considérées comme déterminantes de son époque. Ainsi, si ses sculptures apparaissent comme un déni de la réalité, de la dureté de la vie rurale, de la misère urbaine, elles sont en vérité des images d’une enfance, d’un monde intérieur qui n’exclut pas les appréhensions de l’avenir mais qui laisse une grande place au rêve, à l’imagination, à la candeur, à la timidité même. Ce sont là autant de choses qui se lisent dans les gestes, les postures, les visages et les regards de ses personnages.

«Je suis pompier libre», c’était aussi sa façon de dire qu’elle ne voulait suivre aucune mode. Elle a d’ailleurs été la première femme haïtienne à pratiquer la sculpture. C’était sa façon de dire qu’elle n’a voulu obéir qu’à sa nature, même si cela signifiait être singulière, créant une œuvre singulière, en dehors des exigences quantitatives d’un marché souvent contraignant.

Gérald Alexis Auteur

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