Notre ami d’enfance Jean Mari Yves Bijou nous a quittés.

Très chers amis, Je m'apprêtais dimanche dernier à partir pour un rendez-vous à Montréal quand un ami m'a appelé de la Floride pour me faire part du départ de mon frère Yves.

Eddy Cavé
13 oct. 2014 — Lecture : 7 min.
Très chers amis, Je m'apprêtais dimanche dernier à partir pour un rendez-vous à Montréal quand un ami m'a appelé de la Floride pour me faire part du départ de mon frère Yves. Inutile de vous dire le choc que j'ai ressenti, même si je savais que les deniers mois avaient été très pénibles pour lui et son entourage. Yves parti, c'est une nouvelle brèche qui s'ouvre dans cette génération de Jérémiens nés au détour des années 1940 et qui a vécu dans l'adolescence ce qu'on a convenu d'appeler La belle époque à Port-au-Prince. L’époque du bicentenaire, des grands concerts au Champ de Mars, à la Cité de l’exposition, au Parc de palmistes. Des défilés d’artistes le dimanche matin à l’Institut français d’Haïti, etc. Yves, Ti Yousse et moi avons mordu à pleines dents dans ce Port-au-Prince qui éblouissait nos yeux et émerveillaient nos oreilles de provinciaux nouvellement débarqués du Mercédès. Ti-Paris faisait ses débuts dans la Capitale, et Nemours Jean-Baptiste trônait en maître et seigneur au club Aux Calebasses. Que de belles heures avons-nous passées tous les trois à écouter le premier et à danser au rythme du second! Yves était un peu notre guide, car il avait déjà vécu deux ans à Port-au-Prince. Le cousin Ti Yousse, toujours admiratif et souriant, et moi, hésitant comme d’habitude, le suivions sans poser trop de questions. Arrivés avant nous à la capitale, Maurice Bontemps et Jean Dimanche surent toutefois compléter notre initiation. Et les années ont passé… Orphelin de père, mais fils unique, Yves était un échantillon d'enfant durement frappé par la nature à un très jeune âge, mais comblé par la suite par une mère et une grand-mère qui n'avaient d'yeux que pour lui. C'était aussi un modèle d'ami sincère, chaleureux, généreux, comme on en voit de moins en moins. Il se fit plusieurs amis chez Tardieu où il commença son secondaire, mais il s’en fit énormément au Lycée Pétion par la suite. Dès que la nouvelle est tombée, les amis qui connaissaient les liens d’amitié existant entre nous deux m'ont téléphoné de partout : de Montréal, de New York, d'Atlanta, de Miami, d'Haïti, etc. Yves et moi étions du même âge et nous avons à peu de choses près le même parcours jusqu'à la fin du secondaire: l'école des Frères et le collège Saint-Louis à Jérémie, puis le lycée Pétion où nous avons été pensionnaires comme nous avons partagé une chambre à deux lits. Nos itinéraires ont divergé quand il s'est rendu à la Jamaïque pour ses études en comptabilité et que j’ai pris le chemin du Chili. Loin de s'affaiblir, notre amitié s'est plutôt renforcée avec la distance, malgré les orientations différentes que nous prenions. Le temps a toutefois fait son œuvre destructrice quand les caprices de l'émigration nous ont projetés pour de bon sur des aéroports très éloignés les uns des autres. Les obligations professionnelles et familiales ont également fait leur part, mais nous sommes toujours restés très proches. Ainsi, durant la cinquantaine d'années passées à vivre dans des pays différents, nous avons toujours pu aménager des rencontres extrêmement agréables pour nous deux. À chaque fois, c'était comme si on s'était quittés la veille... Je me rends compte aujourd’hui que nous étions restés plus proches par la pensée que je ne le pensais. Au lycée, nous l’appelions Kanéyito Kane, ou simplement Kane, et c'est par ces surnoms empruntés d'une chanson de Célia Cruz qu'il aimait beaucoup qu'on m'a annoncé son passage dans l'au-delà : « Tu sais que Kane est parti! » est la phrase que j'ai le plus entendu ces derniers jours. Je ne compte plus le nombre d'amis qui m'ont appelé et continuent de m'appeler pour entretenir avec moi la mémoire de l'ami hors du commun qu'il a été. Nos multiples déplacements à New York et à Montréal dans sa superbe Cutlass jaune et noire au début des années 1970, puis mes visites à la maison de Lalue à la fin de cette décennie figurent parmi les souvenirs les plus agréables de notre passé d'amis inséparables. Après une enfance marquée par la perte du père et après une adolescence heureuse et une vie d'adulte bien remplie, l'homme a commencé à encaisser des coups de plus en plus durs. Les débuts à New York dans les années 1960, le retour en Haïti, le début de carrière à la HAMCO, puis la fonction publique au pays natal, l'instabilité chronique de l'après 1986, la mort de Tante Marie, sa mère, furent pour ce fils-à-Maman des épreuves qu'il a surmontées sans jamais perdre à mes yeux sa bonne humeur. Mais la longue maladie de son épouse Yolande fut pour lui un vrai calvaire. Je sais maintenant que je ne pourrai pas faire le voyage à New York pour l'accompagner à sa dernière demeure. Je passerai toutefois ma journée du samedi à méditer sur les multiples leçons que comportent notre amitié de 70 ans et sa vie d'un “Survivor ”qui aura tout essayé pour assurer pleinement son destin. Les caprices de l'existence ont fait que ses enfants me connaissent peu ou pas du tout et que les miens ne l'ont connu que de nom. C'est malheureusement cela le lot des grandes amitiés nées dans la chaleur des petites villes d'autrefois où tout le monde connaissait tout le monde et où les amis se visitaient plusieurs fois par jour. L'émigration et l'explosion démographique ont dénaturé cet environnement idyllique jusqu’à le détruire. C'est ainsi que je pleure aujourd'hui à la fois un camarade de jeu du jardin d'enfants, un ami du primaire et un frère du secondaire. C'est ainsi que je pleure aussi à travers lui une ville qui n'existe plus que par la vertu de notre nostalgie. La Jérémie de notre enfance insouciante, celle de Grande Da, de Manman Marie, de l'oncle Max. Celle des promenades à bicyclette à La Source chez le grand-père Bijou, des pique-niques à Buvette et à La Voldrogue. Je pleure aussi le dortoir du Lycée Pétion qui a vu défiler tout ce que la province portait de plus prometteur : des professionnels de toutes les disciplines, des poètes, des musiciens, des artistes de toutes les disciplines. Des militants de tous les combats... ainsi que des grands commis de l'État qui n'ont rien fait pour préserver ce centre séculaire de diffusion du savoir dans toutes les couches de la société. Nés à l’étranger ou arrivés trop tard dans un monde trop vieux, Natalie, Yves-Hans, Karl-Henry, Tricia et Florence n'auront pas connu ces lieux où leur père et moi avons fait nos premières armes. Je les exhorte toutefois à faire ce pèlerinage s'ils décident un jour de se ressourcer aux endroits où leur père a laissé l’empreinte de ses pas. En leur présentant mes plus sincères condoléances, je pense à tout un monde de proches que je ne verrai pas samedi prochain : sa tante Madeleine Jean-Louis, dernière survivante des parents de cette génération; à son jeune frère et cousin Ti- Yousse avec qui nous avons partagé les joies et les privations de la vie de dortoir au pensionnat du vieux Lycée; à son cousin Eddy Bijou, sa cousine Michette Baguidy, dont je connais l’affection pour lui. Dans cette quête d'amis avec qui partager ma profonde tristesse, j'appelle les amis d'enfance éparpillés au Canada, aux États-Unis et au pays natal, en commençant par Valère-Cécil avec qui je devais faire le voyage à New York. J'invite toutes ces amies et tous ces amis à prier avec moi pour le repos de son âme. Je pense aux amis de New York qui feront sûrement le déplacement: Arnold Legagneur, Eddy Lévêque, Fréderic Cadet, Eric Girault, Eddy Dubosse, Serge Picard, Claude Sylla, Rachid Murad, Clotilde Balmir, Inès Lafleur, Gisèle Mayas, Vania Cadet, Eunide Mignon, Je serai avec eux ce week-end en personne ou par la pensée, car la veillée mortuaire du vendredi et les funérailles du samedi sont pour chacun d'entre nous un rendez-vous obligatoire. Trop éloignés pour faire le déplacement, des amis comme Jean-Claude Fignolé, Jean-Claude Samedy, en Argentine, Marc Lucas en Suisse, Jean-Arthur et Roger Rouzier, Didier et Jean-Richard Cédras, Guy Félix, Jean-Claude Chassagne, Jacques Thémistocle, Alfred Mentor, etc. seront là par la pensée. Ce départ est aussi pour chacun de nous l'occasion d'avoir une pensée affectueuse et de dire une prière, aussi courte soit-elle, pour les nombreux amis de notre groupe d'âge qui nous ont faussé compagnie jusqu'ici : Maurice Bontemps et Reynold Dubosse, partis les premiers en 1967 et 1968; puis Jean-Claude Simon, Guy Samedy, en 1986; Alix Gilles, disparu en 2002; Michel Lapierre en 2010; Ripert Clermont, puis Fritzner Desgraff en 2013. Parmi les plus jeunes, il y avait Georgy Simon, parti prématurément dans les années 1960; Michel Fignolé, en 1986 dans le sillage de l'après-Duvalier, et Guy-Marie Fignolé une dizaine d'années plus tard. Parmi les très proches en âge, il y avait aussi Harry Balmir, Doy Simon, Gérard Cassamajor dont la clinique et la résidence à Eastern Parkway étaient un point de ralliement à New York. Impossible de mentionner tout le monde : Yves Duval, Emile Rousseau, etc. Ce départ nous rappelle enfin que notre génération a commencé à s'éteindre et qu'il est grand temps de commencer à mettre de l'ordre à nos affaires. En me reprochant l'autre soir ma détermination apparente de refuser à ralentir mon rythme de vie, mon ami de toujours Valère-Cécil me disait l'autre soir : “ Eddy, quand Mèt Fé, mon père, et Babal, le tien, avaient l’âge que nous avons maintenant, le plus qu'ils faisaient après 8 heures du soir, c'était une promenade à La Pointe ou sur le wharf. Le temps est venu pour nous de ralentir...” Je prends acte de ce conseil salutaire. Très cher Yves, c'est déjà l'heure du dernier adieu. Pars en paix. Tu laisses dans nos cœurs et dans nos vies des souvenirs que rien ne pourra effacer. Que la terre te soit douce et légère.