La période de transition démocratique (1986 - 2013) est marquée par une suite de coups d'Etat (de 1986 à 1991) et la permanence de la tutelle étrangère (de 1991 à 2013). Après le vote référendaire de la Constitution de 1987, celle-ci a été superficiellement appliquée et délibérément violée ou volontairement mise en veilleuse. La présence inconstitutionnelle de la Minustah sur le sol national stabilise le non-droit, tandis que le non-respect des échéances constitutionnelles pour renouveler le personnel politique déstabilise les institutions nationales. Les rivalités géopolitiques, la violation systématique de la procédure d'amendement constitutionnel, le retard accumulé dans l'organisation des élections sénatoriales et municipales de 2011, la paralysie du processus de mise en place du Conseil électoral permanent, les scandales à répétition qui ont éclaboussé l'Exécutif, les dysfonctionnements intermittents du Parlement, les atermoiements continus de la société civile, l'aggravation de la pauvreté de masse et de la dégradation de l'environnement augmentent chaque jour davantage les risques d'effondrement de la société haïtienne, malgré l'intensité de l'aide humanitaire offerte dans la plus totale opacité. Mais, les élites ont, malgré tout, du mal à comprendre le sens de l'histoire.
Impossible de revenir à la dictature
Il est très difficile, voire impossible de revenir à la dictature pour des raisons historiques d'importance. Sur le plan international, le monde est devenu un grand village grâce aux nouvelles technologies de la communication, à la mondialisation triomphante et à la globalisation menaçante. Incapables de s'enfermer entre l'Est et l'Ouest, les dictatures sont exposées à toutes sortes de contrôles et de systèmes de contrôle, d'origine nationale ou internationale. Les lois sur le blanchiment des capitaux s'internationalisent. La Cour pénale internationale envoie des signaux dissuasifs qui font reculer les criminels assoiffés de sang. Les biotechnologies naissantes permettent de faire la datation des charniers que l'on croyait à l'abri de tout soupçon tandis qu'il est possible, aujourd'hui, de dévoiler au grand jour ce qui, hier, était ignoré de tous. Bref, il y a de moins en moins d'endroit où se cacher dans le monde. Alors, la vie des dictatures et des dictateurs ne tient plus qu'à un fil.
Sur le plan national, le retour à la dictature est de plus en plus périlleux. Quand un peuple a acquis le droit à la parole et à la liberté d'association après deux siècles de lutte épique, il devient impossible de les lui retirer sans effusion de sang. Or, la dictature ne peut fleurir là où les habitants ont conquis leur droit de gueule. S'il est vrai que l'arbitraire s'alimente du silence des citoyens, il n'en demeure pas moins réel que l'assassinat se nourrit de l'apathie des tribunaux. Un fait dénoncé est appelé à changer coûte que coûte, nous apprend le philosophe. Comment un dictateur peut-il résister pendant longtemps au mécontentement général et à la pression de l'opinion ou des organes de défense des droits humains. Les nostalgiques du totalitarisme ne sont pas conscients que le monde a changé.
Incapable d'enfanter la démocratie
La République a été incapable d'enfanter la démocratie dans le délai imparti parce qu'on a foulé aux pieds la loi mère de la nation, on a privilégié les détails sur les grands enjeux politiques et on a perdu le sens de l'histoire sous la pression des forces de la mondialisation. On a tourné le dos à la Constitution de 1987 dès lors que le premier Conseil électoral provisoire a tourné de l'oeil. Les coups d'Etat qui ont consacré le rejet de la loi mère, les occupations militaires qui ont supporté la mise sous tutelle étrangère et la mauvaise gouvernance qui a caractérisé nos administrations les plus prometteuses nous ont porté à rejeter le projet de société porté par la charte fondamentale.
Loin de lutter contre la pauvreté de masse et les inégalités sociales, nos différents gouvernants ont préféré adopter la vengeance comme boussole et la corruption comme politique publique. Ils ont déconstruit l'héritage légué par l'empereur Dessalines qui a donné au monde, dans la Constitution de 1805, une nouvelle terre de liberté où tous les Haïtiens étaient identifiés comme des Noirs, quelle que soit la couleur de leur peau. Tout homme se fait appeler Nègre dans ce singulier petit pays. Pour avoir méprisé le message de non-violence de Gandhi, message adopté par Martin Luther King, ils ont érigé la violence en arme de combat politique et le kidnapping comme technique de mobilisation de fonds. Ils n'ont rien compris à la sagesse de Nelson Mandela qui, une fois arrivé au pouvoir après 27 ans d'emprisonnement arbitraire, a choisi d'intégrer dans son gouvernement tous ses anciens adversaires politiques.
Chez nous, aller dans le sens de l'histoire revient à faire justice au paysan sans terre, sans papier, sans logis, sans identité et sans sécurité sociale. Après les échecs de Goman, d'Acaau, des Piquets et des Cacos, il convient de faire droit aux revendications séculaires de la majorité souffrante. A quoi cela sert-il de remplacer une bourgeoisie répugnante par une autre bourgeoisie répugnante ? A qui profite le projet de vouloir remplacer une bourgeoisie mulâtre par une bourgeoisie noire ? Qu'est-ce que l'on gagne à rester au pouvoir pour faire ripaille et bombance si le peuple manque du nécessaire et demeure toujours dans la famine ? Peut-on s'enorgueillir de se positionner politiquement à droite ou à gauche si la pauvreté de masse frappe tout le monde sauf une petite minorité ? Chez nous, le sens de l'histoire commande d'exalter le patriotisme des forces vives de la nation, de supporter les initiatives heureuses et durables de la société civile, d'intégrer la paysannerie dans la vie politique, économique et sociale, de créer une classe robuste d'ouvriers à travers notre propre révolution industrielle et de prendre un raccourci technologique pour ouvrir au plus grand nombre l'accès aux biotechnologies et aux nanotechnologies.
Comment éviter le chaos
Quand on dit que l'exécutif n'a pas voulu organiser les élections sénatoriales et municipales de 2011 en 2011, les chantres du pouvoir en place répondent que c'est le Conseil électoral qui est responsable des élections. Quand on rétorque que c'est l'exécutif qui doit mettre en place le Conseil électoral, les thuriféraires du roi argumentent que le Parlement aussi est concerné. Il n'est pas difficile alors de faire comprendre que celui qui a l'initiative de mettre en branle le processus est bien le président de la République. S'arroger le pouvoir de faire organiser les élections à n'importe quelle date ne tombe pas dans les attributions du Premier mandataire de la nation. Etant donné que le président n'a d'autres pouvoirs que ceux que lui attribue la Constitution (article 150 de la loi mère), il est coupable d'abus de pouvoir, s'il dépasse les limites de son pouvoir constitutionnel. Or, le chef de l'Etat est chargé, en outre, de faire respecter la Constitution et de veiller à la stabilité des institutions (article 136). Donc, le président de la République est parjure, s'il ne respecte pas cette obligation constitutionnelle.
Dit autrement, tout se passe comme s'il est possible d'organiser les élections de 2011 en n'importe quelle année. Si on peut réaliser les élections de 2011 en n'importe quelle année, on peut tout aussi bien organiser l'élection présidentielle de 2015 en 2014 ou en 2016. Pourquoi pas ? Si A = B et que B = C, donc A = C. Ce qu'il fallait démontrer. L'algèbre politique peut réserver bien des surprises aux non-initiés des mathématiques sociopolitiques.
Pour trouver, dans le cadre de la discordante concorde de Platon, une voie de sortie appropriée à la crise politique d'aujourd'hui, il est utile de déterminer laquelle des quatre options électorales de conjoncture est la meilleure, en termes de coûts à payer sur le plan politique, économique et social. Cela permettra, faut-il l'espérer, de faciliter la prise de décision au niveau des différents acteurs politiques apparemment aveuglés par les projecteurs de la division et les ténèbres de la vengeance.
Le tableau qui suit présente les quatre options électorales en question avec leurs avantages et leurs inconvénients, compte tenu des réalités du moment.
Options élections: Avantages ou conséquences, inconvénients ou conséquences
A- Sénatoriales et municipales de 2011 en 2013: Stabilité politique plus ou moins garantie; échec du projet de dissolution du Parlement;
B- Sénatoriales et municipales de 2011 en 2014 : Pouvoir accru de l'exécutif; instabilité politique accrue;
C- Générales de 2015 en 2014: Stabilité politique garantie; mandat présidentiel interrompu;
D- Générales de 2015 en 2015 ou 2016: Mandat présidentiel garanti; instabilité politique accrue
Le tableau précédent révèle qu'il y a deux grands enjeux politiques : d'un côté, les intérêts supérieurs de la nation à travers la stabilité politique (Options A et C), et de l'autre, les intérêts de groupes partisans au regard de la politicaillerie traditionnelle (Options B et D).
La stabilité politique, la vraie, permet d'attirer les capitaux étrangers, de créer des emplois, de lutter avec succès contre la pauvreté de masse ou les inégalités sociales et d'assurer l'intégrité du territoire national. Elle renforce la cohésion nationale et permet de produire la richesse et la dignité.
Les intérêts de groupe garantissent la permanence au pouvoir en créant l'instabilité politique, laquelle est défavorable à l'amélioration des conditions de vie de la population. Ils entretiennent la pauvreté de masse et provoquent l'érosion de la souveraineté et de la dignité nationales. Ils font le jeu de la bourgeoisie répugnante et sont contraires aux intérêts des masses.
La transition démocratique a échoué
La transition démocratique qui a débuté en 1986 est un processus politique qui devait nous faire passer de la dictature à la démocratie dans un temps raisonnable. Après une vingtaine d'années, force est d'admettre qu'on a rompu avec l'Etat dictatorial tandis qu'on n'a pas été capable d'enfanter l'Etat démocratique : on est en train tout bonnement de détruire l'Etat-Nation. Comment alors éviter le chaos ?