Le CSPN au Sénat: Quand les impératifs des alliances politiques l’emportent sur l'urgence de combattre l'insécurité

Comme l’avait annoncé le président du Sénat, Joseph Lambert, la veille, le Conseil supérieur de la Police nationale était le mardi 4 décembre 2018 au Sénat de la République. Les membres du CSPN étaient appelés à fournir des explications sur la situation sécuritaire du pays, situation qui se détériore depuis les évènements des 6, 7 et 8 juillet 2018. La séance a permis aux autorités policières et parlementaires de tourner autour du pot sur la question de l’insécurité et de défendre chacun son clan politique et même les bandits qui y sont attachés.

Publié le 2018-12-05 | Le Nouvelliste

National -

Quelles sont les autorités qui arment les bandits et qui s’acharnent à les faire libérer quand ils sont arrêtés ? Quelle est la vérité sur la tuerie perpétrée dans la zone de La Saline ? Qu’est-ce qui a empêché la PNH de répondre à sa mission après les deux journées de grève des 19 et 20 novembre écoulé ? Autant de questions restées sans réponses claires.

Mais le mystère du jour demeure : « Qui, sous son costume de parlementaire, a utilisé son véhicule officiel pour aider le chef de gang de Cité de Dieu, Arnel Joseph, à s’échapper des filets de la police qui était pourtant en pleine opération ?»

Le sénateur Jean Renel Sénatus, sous son chapeau de président de la commission Justice, Sécurité et Défense nationale du Sénat, était clair dans la mise en contexte de la séance du jour. Pour prouver son intention de faire jaillir la lumière sur la dernière interrogation, Jean Renel Sénatus demande au CSPN de dévoiler le nom du parlementaire fautif, et si c’était lui, il est prêt à « ôter son costume et à se rendre au commissaire du gouvernement ».

Plus politique que technique

La question portant sur le parlementaire qui a volé au secours d’un bandit avec son véhicule officiel est si brûlante et les enjeux si sectaires que le directeur général de la PNH, Michel-Ange Gédéon, a eu toutes les peines du monde à terminer son intervention sur ce point, tant les esprits étaient surchauffés. Cet acharnement des parlementaires ne visent pas forcément à apprendre la vérité ou à découvrir les informations dont dispose le directeur général de la PNH, mais à protéger leur clan politique contre vents et marées et à acculer l’adversaire toujours dans le même esprit.

Dans cette ambiance, Michel-Ange Gédéon a eu le temps de révéler qu’il a appris, lors d’une intervention policière à Cité de Dieu, « qu’un véhicule immatriculé "Officiel" a fait une intervention sur la scène et a aidé le sujet à s’échapper ». Des hourras s’élèvent parmi les 18 sénateurs présents. On entend comme un refrain à l'unisson: « Quel est le numéro de la plaque d’immatriculation de ce véhicule »? Le sénateur Antonio Cheramy répond en stipulant : « Si quelqu’un d’entre vous a le nom du parlementaire qui a volé au secours du chef de gang, qu’il le cite maintenant », avant de mentionner : « Je veux qu’on en finisse avec ce dossier puisque, moi, je veux plutôt arriver sur le dossier de La Saline. »

À l’insistance de certains parlementaires, le Premier ministre lâche qu’un informateur a rapporté avoir vu « un véhicule immatriculé OF 00090 entrer au village et s’échapper avec le chef de gang ». Quelques minutes après, ce même informateur a semé le trouble en déclarant avoir mal vu et que le numéro serait 00098, rapporte Jean-Henry Céant. Le flou est total : l’immatriculation 00090 appartient au ministère des Affaires étrangères et la plaque 00098 est affectée au bureau de la Commission nationale des marchés publics (CNMP).

Par cette piste brouillée, on peut dire que le rêve d’identifier le parlementaire ou l’officiel coupable s'est sans doute envolé, mais, sous la pression des parlementaires, le Premier ministre Jean-Henry Céant déclare : « Désormais, tout véhicule officiel qui s’infiltre sur les lieux d’une opération policière sera passé au peigne fin », et si le propriétaire du véhicule trafique ou se révèle de connivence avec des bandits, il sera arrêté quel qu’il soit.

C’est le seul point qui parvient à faire converger les intérêts de toutes les chapelles politiques du Sénat. Le sénateur Jacques Sauveur Jean est le premier à crier au scandale, mettant en avant des probables persécutions politiques. Wilot Joseph suit en annonçant : « Cette histoire de m’arrêter est un mensonge. » Nènel Cassy lâche sa casquette d’opposant et corrobore : « Il est préférable pour nous de marcher à dos d’âne ou à moto au lieu de soumettre nos véhicules aux fouilles des policiers. »

Dans la bataille des clans, le sénateur Joseph Lambert questionne : « Est-ce que le député Printemps Bélizaire n’était pas impliqué dans l’opération visant à sauver la peau des bandits? » Michel-Ange Gédéon s’apprêtait à répondre lorsqu’une coupure d’électricité vient jeter le noir et le silence dans la salle. Au retour, c’est le Premier ministre Jean-Henry Céant qui prend la manche. Et comme pour étouffer la réponse, il souligne être en plein dans un processus de dialogue avec « les secteurs les plus radicaux ». Il stipule clairement que faire de telles révélations en public pourrait bousiller ses efforts. Jacques Sauveur Jean l’appuie en scandant : « Président, affaire d’État, oui. »

Personne n’a osé faire la lumière sur la principale question du jour et quand le sénateur Sénatus questionne le directeur général de la PNH sur le fait qu’un groupe de policiers avaient rencontré en pleine nuit le très recherché chef de gang du village de Dieu, un évadé de prison, l’esprit de clan réapparaît. Michel-Ange Gédéon avait mentionné que les policiers étaient à Cité de Dieu dans une approche communautaire. Devant l’insistance du sénateur Carl Murat Cantave sur le dossier, des sénateurs de l’opposition viennent à se questionner sur la présence de policiers à « base Pilate », le groupe rival au gang de Arnel Joseph. Le clivage est net : la guerre du Bicentenaire se poursuit en pleine salle de séance au Sénat de la République. Fatiguée devant l’ardeur des sénateurs à défendre leurs alliés politiques même au détriment du pays, Jean-Henry Céant rappelle qu'un tel comportement ne peut qu’affaiblir l’institution policière. Très énervé, le sénateur Sorel Jacinthe lance : « Allez vous trouver un terrain d’entente pour sauver le pays, car vous avez tous vos gangs ? »

Flou sur La Saline

Le dossier de la tuerie de La Saline (6 morts selon la PNH, des dizaines selon les organismes de défense des droits humains), lui aussi, était au centre des débats. À l’insistance du sénateur de l’Ouest Antonio Cheramy, le directeur général de la Police nationale d’Haïti avance que les chiffres communiqués par les organisations des droits humains à propos de ces meurtres sont nettement en hausse par rapport à ceux dont dispose la PNH. Sans pouvoir révéler les chiffres exacts des victimes à La Saline, Michel-Ange Gédéon rappelle que la police a recensé 51 morts sur tout le territoire pendant cette période.

Prudent comme un serpent, Michel-Ange Gédéon refuse toute guerre de chiffres avec les organisations de défense des droits humains. Cependant, il souligne que la PNH a son équipe qui travaille à recueillir les détails sur le terrain à La Saline.

La montagne a accouché d’une souris

La séance, qui s'est déroulée de 2 heures 30 de l'après-midi jusqu'à minuit 30, se révèle être un fiasco. Les sénateurs, quoique unanimes à reconnaître les effets néfastes de l’insécurité dans le pays, ne sont pas arrivés à isoler les gangs armés puisque chacun espère garder son bandit, véritable outil électoral. Après les coups de gueule des parlementaires, l’institution policière est sortie affaiblie par le fait que le chef de la police s’est retrouvé tellement coincé sur le dossier des policiers qui, selon le sénateur Jean Renel Sénatus, auraient rencontré un évadé de prison, a décidé sur le tas de s’en sortir en annonçant qu’il va diligenter une enquête, et ce malgré le fait qu’il avait juré que c’était une action de la police communautaire.

À la fin de cette séance, divers parlementaires n’ont pas caché leur insatisfaction. Le sénateur Carl Murat Cantave va jusqu’à dire que « la montagne n’a pas accouché d’une souris mais d’un cafard ». Il utilise alors l'arme de la recommandation, le CSPN doit soumettre un total de neuf rapports au Sénat de la République relatifs à la sécurité des citoyens.

Lors de la tenue de cette séance, on a remarqué dans l'espace du Parlement des policiers de la Brigade de lutte contre le trafic des stupéfiants (BLTS) accompagnés de chiens. Ce qui a fait l'objet de raillerie de la part des sénateurs dans leurs interventions respectives.

On n’a pas le nom de l’officiel qui supporte les gangs avec sa voiture officielle, on ne sait pas non plus qui la Brigade de lutte contre le trafic des stupéfiants avait dans son viseur ce mardi au Parlement. La politique a gagné.

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