12 janvier 2010 / Jean-Ménard Derenoncourt se souvient

Éclosion de la sensibilité humaine dans le tremblement de terre

Des artistes ont vécu le séisme du 12 janvier 2010 dans leur chair. Plusieurs d’entre eux, comme l’artiste-peintre Jean-Ménard Derenoncourt, ont été déchirés et fissurés par ce drame. Huit ans plus tard, I'artiste raconte comment l’art, cette fine fleur de la sensibilité humaine, peut nous faire renaître à la vie.

Publié le 2018-01-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Claude Bernard Sérant

« J’aurais dû être au cimetière ce 12 janvier 2018. C’est une journée qui m’a terriblement frappé. Je fais un cours d'histoire de l'art au Collège canado-haïtien de dix heures à onze heures du matin. Après le cours, je me rends au cimetière », déclare l’artiste-peintre Jean Ménard Derenoncourt, qui a failli laisser sa peau au cours du tremblement de terre du 12 janvier 2010 en sa résidence familiale à Carrefour-Feuilles, quartier périphérique au sud’est de la zone métropolitaine. Aussitôt ses devoirs accomplis, il se rendra au Parc du souvenir pour visiter sa mère Vania et sa sœur Marie Yolette, une employée du ministère des Affaires étrangères. Il ira au mémorial de son ancien quartier, à la rue St-Gérard, pour entretenir la mémoire d’Ila Gédéon, une servante qui a travaillé avec sa mère pendant près de vingt ans. « Illa, c’était comme un membre de la famille. Chrétienne zélée, elle investissait la maison avec une cohorte de fidèles de l’église wesleyenne pour prier », se souvient cet artiste nourri dans la foi de l’Eglise catholique apostolique romaine.

« Le jour du séisme, il y avait deux enfants à la maison : Wolff, mon fils, 7 ans et Michaël, un an et demi, le fils de ma nièce, Lüdmia, la femme de Me Aviol Fleurant. Michaël passait régulièrement ses journées à la maison », dit-il, songeur. La tête baissée, fixant ses grosses chaussures noires bien cirées, il avoue qu’il a failli perdre ses orteils qu’il soignera jusqu’au 26 janvier de l’année du drame. L’image de ses pieds coincés entre des blocs de béton lui remonte à la tête. Le 12 janvier pendant que les cris déchiraient le silence qui s’était abattu après 16 heures 53 minutes et 10 secondes, lui, il n’arrivait pas à s’extraire de cette maison familiale devenue un tombeau pour ces êtres chers à lui.

Comment venir au secours de ses proches ? « Ma mère et ma sœur se trouvaient en bas, au premier étage avec le bébé de Lüdmia. Ils étaient piégés sous des blocs de béton avec une amie, Danièle Myrtil et Illa, notre bonne vieille servante. »

Le jour du jugement dernier

Lorsque Derenoncourt a pu sortir du piège, au deuxième étage, avec son fils Wolff, il ne pouvait pas descendre un escalier pour gagner la rue. Le quartier était tout blanc ; blanc de nuages de poussière et déchirant de cris. Il appelait ses voisins, ses proches. Personne ne l’entendait. Il parlait dans le vide. « La scène que j’ai vécue le 12 janvier 2010 me rappelle étrangement ‘’Le jour du jugement dernier’’ de Michel Ange, une fresque sur le mur de l’autel de la chapelle Sixtine au Vatican. C’est comme si je voyais des morts arriver de partout. Ils sortaient de leur tombe. Je voyais un voisin en face, une main pendante avec sa grosse montre à travers le fer forgé de sa boutique. Le bilan des victimes était lourd. Dans certaines maisons, 13 morts. Dans d’autres, sept. »

À la rue Amiral où il habitait en famille, le tableau était triste à regarder. Des maisons éventrées, aplaties, d’autres penchées, fragiles aux moindres répliques ; des corps déchiquetés et du sang giclant sous des blocs de béton.

Dans la rue, l’artiste était inconsolable ; traînant sa jambe, il lamentait à tout passant qu’un bébé pleurait sous la maison effondrée pour atteindre le cœur des gens. Mais chacun de son côté avait un proche à secourir ou à pleurer. C’était le délire.

Vision douloureuse. Représentation apocalyptique de l’histoire instantanée. La fresque de Michel Ange lancina tout le corps de Derenoncourt lorsque les chrétiens appelèrent à la repentance, au pardon de nos péchés. « Les anges rebelles nous menacent », « Les démons sont tombés sur Haïti », répétaient sans arrêt ceux qui allaient et revenaient sur leurs pas. « Vin jwenn Jezi !! », s’époumonaient même ceux qui avaient oublié le chemin de l’église depuis des lustres. Quelques sceptiques croyaient même qu’il fallait revenir au principe d’un Dieu monothéiste qui n’accepte d’autres dieux devant sa face pour sauver Haïti. L’imaginaire collectif, dans la perspective du jour du jugement dernier, replaçait à l’esprit toutes les fautes des Haïtiens depuis l’Indépendance jusqu’au jour fatidique qui rappelle les habitants de cette terre à l’ordre. Une nouvelle fiction se mettait en route et gagnait toutes les rues de Port-au-Prince. « Vin jwenn Jezi !!! »

Un père au secours de son enfant

« Aviol Fleurant est venu avec des amis parmi lesquels un policier. Il a tout essayé pour sauver son bébé. Vers une heure du matin, on entendait encore l’enfant pleurer. On retenait son souffle. Vers 5 heures du matin, on a commencé à déblayer. Des voisins, le policier et Aviol ont réussi à creuser un trou dans le mur. Aviol a pu entrer et sauver son enfant. Michaël aura 9 ans en juin prochain. On a pu mettre dehors Danièle Myritil, une amie de Jérémie, coincée à l’intérieur, qui nous indiquait le passage. Mais elle a perdu trop de sang et a succombé dans l’après-midi. Ma mère étant trop loin, on n’a pas pu la trouver. Elle est morte dimanche, à la fin de la semaine. Ce sont de petits voleurs qui fouillaient dans les décombres qui nous ont donné cette information », dit Jean-Ménard Derenoncourt, le visage serein.

Des amis peintres déboussolés

En cette date qui sert de repère désormais aux Haïtiens, Derenoncourt se souvient de ses amis peintres. Casimir Joseph, ce maître de la miniature qui souffle dans la matière colorée une sensibilité de poète pour représenter, dans ses marines, Cité Soleil, dans une expression douce et paisible, dormait comme tout le monde dans la rue; feu Ludovic Booz, qui a eu la tête cassée et qui est allé vivre à Merger, non loin de Léogâne, puisque sa maison s’était effondrée à la rue Bredy ; l’artiste-peintre et journaliste Pierre Clitandre qui a perdu sa maison, un foyer culturel qui faisait la fierté de Carrefour-Feuilles. Et comment ne pas se rappeler les Saint-Éloi, une famille d’artistes qui dormait à la belle étoile près de sa grande bâtisse fermement debout au haut de l’avenue Mgr Guilloux.

Une récupération psychologique

Pour se refaire une santé morale après cette grande fissure intérieure, Jean-Ménard Derenoncourt sera appelé au mois d’août 2010 par le directeur du Centre de sauvetage de biens culturels haïtiens, Olsen Jean-Julien, ancien ministre de la Culture, en vue de travailler à la récupération des œuvres d’art et à suivre une formation dans la même veine. Aussi se consacrera-t-il à cette tâche qui lui était assignée.

Dans la perspective d’une récupération psychologique, l’artiste se met ainsi que ses pairs au travail. Il brosse des œuvres d’art, il les nettoie soigneusement jour après jour. Ainsi, il se sentira renaître parmi ses œuvres qui ont nécessité tout un fonds de patience pour voir le jour. En libérant de nouvelles énergies longtemps enfouies sous une chape de tristesse, Derenoncourt s’est récupéré physiquement, psychiquement et économiquement.

À l’ancien local du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur la route de Bourdon, il faisait revivre les toiles et se spécialisait dans l’art de la restauration, technique qu’il avait apprise durant son jeune âge à l’École nationale des arts (ÉNARTS) avec Mano Pierre Charles aux côtés de Franck Louissaint, Serge Gay, Massanga Withman et Ernst Descarde.

Derenoncourt qui tient une chaire de professeur à l’ÉNARTS trouvait une occasion d’absorber comme une éponge sèche les techniques qu’il recevait au centre de sauvetage dans le cadre d’un projet coiffé par l’institution américaine Smithsonian. Il était encadré par plusieurs techniciens de diverses compétences venus de différents pays: Américains, Canadiens, Argentins, Français, Islandais, Allemands, Indiens. Il se souvient du directeur du laboratoire de l’Université Yale Marc Aronson, il revoit les visages de Tony Rogers, Stephanie Humbers, Vivina Domenguez qui poussaient les artistes à donner le meilleur d’eux-mêmes. Dix-huit mois au centre de sauvetage ! il ne verra pas le temps passer. « Sur les lieux, j’ai restauré quelques toiles, parmi lesquelles une peinture de Mario Benjamin, une peinture de Saint-Louis Blaise. On m’a même filmé pendant que je restaurais l’œuvre de Blaise », dit-il en arborant une mine satisfaite. Cette semaine, dans le cadre de la commémoration du tremblement de terre du 12 janvier, signale-t-il, ce documentaire est à l’honneur. « Un ami à la Jamaïque m’a téléphoné pour me dire qu’il a vu cette vidéo sur une chaîne de télévision », dit-il.

Après dix-huit mois à bosser et à suivre une formation sur place, Franck Louissaint et lui seront récompensés. Ils obtiendront une bourse d’études pour se perfectionner au laboratoire de restauration de l’Université de Yale aux États-Unis, dans le Connecticut.

Notons que plusieurs artistes haïtiens, dans le cadre de ce projet appuyé par l’institution américaine Smithsonian, deviendront boursiers de Yale. On citera parmi eux Ernst Jeudy, Gérard Estimé, Junior Norélus et Racine Junior qui restaurent des œuvres dans les règles de l’art.

Un sens à cette tragédie

Le tremblement de terre avait abîmé des œuvres auxquelles Jean-Ménard Derenoncourt s’accrochait comme la prunelle de ses yeux. « Toussaint Louverture », ce tableau qui lui avait permis de remporter, en 1993, le concours organisé par le musée Nader à l’occasion du 250e anniversaire du Premier des Noirs, est en putréfaction. L’eau de pluie et la moisissure ont eu raison de ce 66 x 48, « Notre-Dame d’Haïti » (50 x 70), tableau avec lequel il avait remporté le premier prix du concours organisé par le centre Bon Samaritain sur le thème « Massacre des Haïtiens en République dominicaine » est méconnaissable, « L’enlèvement du Christ » (66 x 48) arrache quelques douleurs à ceux qui ont vu en cette œuvre un grand dessin.

Reprendra-t-il ces sujets qui ont marqué les critiques d’art ? Il dit conserver son courage pour reprendre, l’une après l’autre, ces œuvres qui lui ont demandé tant de dévotion.

Jean-Ménard, le petit-fils du sculpteur Antoine Derenoncourt, essaie de donner un sens à cette tragédie. Prenant une certaine distance par rapport à ces événements qui se sont acharnés sur lui, il philosophe : « Jean Vanier a dit un jour : même lorsqu’une bombe a explosé quelque part, on y trouvera quelque chose de précieux. Des cristaux, par exemple. Le tremblement de terre, pour au moins ceux qui sont conscients, nous a ouvert les yeux sur la nécessité de protéger nos œuvres d’art. »

Ses derniers articles

Réagir à cet article