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Livres en Folie
Le Prince Noir de Lillian Russell de Kettly Mars et Leslie Péan
Passion amoureuse et intrigues politiques
Le Nouvelliste | Publié le :21 juin 2011
Pierre-Raymond Dumas
Un grand roman d'amour entre récit historique et polar politique. La plume magnifique de Kettly Mars et le savoir-faire de l'historien économiste Leslie Péan se combinent pour donner un résultat à la hauteur de leur rencontre. « Le prince noir de Lillian Russell » nous introduit dans un monde où la passion amoureuse bouleverse les intrigues de la politique.
L'histoire n'est pas banale. Un projet d'invasion depuis New York pour renverser le gouvernement du président Florvil Hyppolite est confié par des exilés haïtiens à un émissaire, Henri de Delva. Comme un coup de tonnerre dans le ciel serein de New York, la fulgurance d'une passion amoureuse vient dès le départ détourner l'émissaire de son objectif et miner l'amitié entre lui et son inséparable Thalès Luly. Ce changement de donne, cet amour imprévu et dévorant, va ravir les deux amis à leurs engagements envers leurs commanditaires et les rendre vulnérables à toutes les menaces politiques et racistes qui les guettent dans le grand New York de cette fin de 19ème siècle. L'attrait incontrôlable d'Henri de Delva pour la sublime Lillian Russell, la reine du vaudeville américain et la star du Broadway de l'époque, se paie au prix des diamants et du sang.
La démarche de Kettly Mars et Leslie Péan dévoile comment l'amour peut faire dérailler les projets politiques les plus solides. Les fonds d'une révolution partent en fumée pour assouvir des obsessions galantes. Le tandem fait vivre au lecteur la complexité déroutante des secrets des coeurs même s'ils ne durent que le temps d'une illusion. Des secrets qui annoncent tous les possibles du sens jusqu'à son épuisement. Mais sous le ballet de simulation et de dissimulation que dansent les protagonistes du roman, se dessinent en filigrane les connexions occultes des relations internationales qui influent le cours du destin des nations émergentes.
Mars et Péan mettent ensemble leurs talents de conteur. La beauté des sentiments d'Henri de Delva et de Lillian Russell se mêle à la laideur d'un monde mené par le pouvoir, le vice, l'envie et le Mal. La construction narrative des auteurs met en scène la perte de l'innocence dans un univers d'aventure qui bascule dans des mouvements à la fois touchants, troublants et dérangeants. L'écriture est sobre et fluide. On ne se fatigue pas à lire l'ouvrage et on est hypnotisé, suspendu aux plumes du duo Mars/Péan, pour connaître la suite de l'intrigue. Les effluves de l'amour chauffent à blanc les coeurs des personnages, l'histoire carbure forcément sur ces effluves ouvrant la porte au rêve lumineux tout en explorant les zones d'ombre de l'histoire et de la politique. Passions tropicales et magouilles politiques sont apprêtées à la sauce piquante ti-malice.
Henri de Delva est sous l'emprise du fantasme à la fois attirant et terrifiant de sa conquête féminine. Avec Lillian Russell, il ouvre grandes les portes du plaisir. Il utilise toujours la même recette qu'il pimente chaque fois d'une épice nouvelle, l'éternel féminin est le même sous toutes les peaux et l'amour défiera toujours les tabous sociaux. Le désir hors normes du héros triomphe. Désir en rupture avec le milieu raciste et qu'il est incapable d'assumer en plénitude. Désir mystique. D'où son mal-être et son désarroi dans la solitude et l'errance.
Roman d'amour ou roman noir ? Le lecteur en décidera. L'oeuvre présente des faits et des personnages ayant existé et semble être construite sur du réel. La vision romantique des choses prime toutefois. Même si le début du roman ne s'ouvre pas sur un meurtre individuel il n'est pas moins vrai qu'il s'inscrit dans la lignée des romans policiers. La police secrète américaine et les services diplomatiques haïtiens de New York interviennent très tôt dans l'aventure mais sans l'engoncer dans le corset trop strict du polar. L'intrigue démarre au quart de tour avec le massacre de la Fête-Dieu de mai 1891. Le sang a jailli dans les rues de Port-au-Prince et c'est pour cesser de le faire couler qu'Henri de Delva a pour mission d'organiser depuis New York une expédition contre le pôle de férocité du gouvernement en place. Le dévoilement de l'intrigue est maintenu jusqu'à la fin de l'histoire qui tient le lecteur en haleine. On emprunte le chemin sinueux des auteurs, non pas en ayant peur pour le héros Henri de Delva traqué de toutes parts mais surtout avec la brûlante curiosité de savoir comment il va se sortir de son imbroglio politico-amoureux. Les auteurs ne vantent pas la personnalité exceptionnelle de leur héros ni ses faiblesses mettant sa mission et sa vie en danger. Ils donnent dans la nuance. Ils laissent le récit parler de lui-même, choix judicieux s'il en est.
L'information que Mars et Péan font passer sous forme de fiction est intéressante à plus d'un titre. Le lecteur est pris dans le décor convaincant de Port-au-Prince s'éveillant à la modernité et de New York dans les flonflons de la Belle Époque. L'histoire est là, vivante, sous la dualité passé-présent. Une vraie fresque où les forces du passé manipulent le présent et le hantent dans un rendez-vous terriblement actuel. Véritable plat complet, servi par un bon rythme, des intrigues en contre point et des personnages bien taillés. Un ouvrage à classer dans la catégorie des inclassables. La littérature haïtienne s'enrichit avec ce nouveau genre.
Pierre-Raymond Dumas
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