CULTURE
Figures de la critique haïtienne
Christophe Charles, vulgarisateur hors pair
Le Nouvelliste | Publié le :08 août 2007
Pierre-Raymond Dumas
e-mail : padreramonddumas@yahoo.fr
cell : 557-9628
Par Pierre-Raymond Dumas
Toujours souriant et avenant, l\'oeil vif et nonchalant, le dialogue aisé et le sens de la répartie, le jugement large et souvent mordant, sans être forcement méchant, il y a maintenant plusieurs années que Christophe Charles règne sur la poésie et le journalisme culturel. Avec un plaisir évident pour lui-même. Outre ses textes poétiques, rappelons pour mémoire l\'ensemble de son oeuvre critique : Anthologie de poésie haïtienne d\'expression créole (1979), Anthologie de la poésie féminine d\'Haïti (1980). Dix nouveaux poètes et écrivains haïtiens (1974), Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne d\'expression française: 60 poètes des années 70-80 (1991). Où innover encore, si ce n\'est dans l\'enseignement, dans l\'énergie que l\'on se donne à enrichir la recherche, les connaissances, et à les vulgariser?
Il en a des limites, Christophe Charles ! Enseignement, littérature, édition : à 56 ans, cette trilogie rythme désormais la vie du plus prolifique auteur-critique haïtien contemporain. C\'est peu de dire qu\'il est pressé : la publiomanie est sa nature même. Impossible de savoir ce qui domine en lui, la volonté de s\'imposer dans le milieu des bien-pensants ou l\'agacement à la perspective de ne pas y arriver ; le souci de soi ou la passion des lettres. Le besoin de séduire ou l\'obsession d\'un auteur en quête de postérité. Propulsées au premier plan par l\'entremise de la renommée, ses chroniques du quotidien d\'Etat «Le Nouveau Monde», revenaient pratiquement chaque semaine pendant plus d\'une dizaine d\'années.
Né à Port-au-Prince le 29 avril 1951, il écrit ses premiers poèmes à 12 ans en sortant de l\'Ecole des Frères de Jean- Marie Guilloux. Devant une réalité qui défie la raison, il fonce. Avec ses pseudonymes «Christophelès», «Christopher Love», «Jean Merdalor», il prend des risques. Des coups. Ce jeune homme à la voix embarrassée n\'avait aucune chance de passer pour un poète, malgré son regard pétillant et amusé. Au temps de ma tendre adolescence, il publie son premier recueil à 20 ans: de quoi tourner la tête de plus d\'un apprenti-poète. En 1971, à la lecture de ses Hai-Kai pour Magloire Saint-Aude qui venait de mourir, Emile Roumer s\'exclame dans le quotidien pro-duvaliériste Panorama : «Quelle joie que cette apparition subite d\'un «grand poète !» En 1975, il est proclamé «poète de l\'année» après la parution de son recueil Désastre (...) Dans le cas où nous serions suspecté de partisan, précisions que ces renseignements proviennent de Christophe Charles lui-même qui les a reproduits en annexe dans son recueil de poèmes «Obsessions» (1985). Ce jeune diplômé très doué de l\'Ecole Normale Supérieure et de la Faculté d\'Ethnologie n\'en revient pas d\'avoir un admirateur de l\'importance de Emile Roumer dont les goûts exigeants dérangeaient et réduisaient.
Pour cet auteur-carburant, ce n\'est ni l\'argent, ni les postes bien rémunérés, ni la respectabilité qui le font courir. Rien que la littérature. La peur de la routine, l\'angoisse de l\'ennui, l\'inactivité poussent Christophe Charles à fonder le Centre de recherches littéraires et sociales ainsi que les collections «Les classiques expliqués» et «Les classiques d\'Haïti» destinées à la jeunesse scolaire et universitaire. Poète, nouvelliste, critique, professeur de belles lettres, éditeur, animateur culturel, on ne présente plus Christophe Charles. Quel touche-à-tout, ce Christophe Charles ! Mais quel souffle, quel enthousiasme ! Jamais renommée n\'est plus mitigée que la sienne. Sa boulimie maladive fait songer à Eddy A. Jean, à Frankétienne, à Gary Victor, les recordmen haïtiens en matière de publication par an, et son goût des plaquettes poétiques n\'a aucun équivalent. Dupe de sa curiosité, il rabâche son idée clef du moment, inlassable jusqu\'au jour où, avec joie il la concrétise ou en change sans regret. Par une intempérance de savoir, il ne tolère pas les critiques dépréciatives à son endroit. Lorsqu\'un contradicteur dérange les toujours belles et séduisantes constructions de son esprit, il l\'écarte sur son chemin. Tonique, utile, l\'oeuvre qu\'il écrit depuis vingt ans est le centre du monde. Seulement voilà : Christophe Charles ne se résume pas à la somme de ses défauts. Des qualités, mieux, des vertus, il en a aussi à revendre. Des vertus rares - un authentique amour des lettres, une curiosité insatiable, un entêtement contagieux - qui font de lui l\'un des hommes essentiels - uniques, à certains égards - de sa génération, celle de l\'après-Papa Doc et de l\'ère jean-claudiste. Dans ce pays de paresseux et de calomniateur, l\'oeuvre de Christophe Charles, plus que toute autre, est le fruit d\'une obssession. Ne pas se dérober, s\'accrocher, continuer à écrire, c\'est déjà une réussite, un bonheur chez nous! D\'où lui est venu ce goût de l\'attachement à l\'autre, qui reste, chez les auteurs, absolument incomparable.
Mille fois plus qu\'à je ne sais quel militant progressiste comme il en prolifère en Haïti, on peut lui faire confiance. Directeur d\'opinion, fondateur de plusieurs revues, il est persévérant, travailleur, généreux. C\'est un croyant. Enseignant de carrière, il a foi en littérature. Evidemment ce n\'est pas un bon communicateur. Mais c\'est un coriace. Marqué par une vie de labeur, de désillusions, de rêves, il n\'a pas de sponsor, rien à vendre ni à publiciser, sinon une certaine idée de la culture qui fait l\'honneur des nations avancées. On peut faire des choses avec ce type d\'homme !
Selon les situations ou les personnes, Christophe Charles est conflictuel ou aimable. Ses qualités exaltantes imprègnent poésies et critiques. Ce qui domine toute son oeuvre, c\'est la fidélité à la terre qui l\'a vu naître, au peuple de créateurs dont il est issu. Rendons-lui grâce au moins de nous avoir ouvert les yeux sur l\'importance d\'auteurs contemporains relégués au second rang au nom de présupposés littéraires fondés ou non, et qui se révèlent, à l\'analyse et même à la simple lecture, irremplaçables pour la plupart. Et si ce grand gaillard se moquait du monde de la critique, comme on l\'en accuse, et ne respectait que ses goûts ? Si produire sans cesse, pondre tout le temps, était l\'écume d\'une sensibilité atypique ?
«Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne» (1991), «Les classiques d\'Haïti sont des exemples fulgurants. Il convient assurément, et nous touchons ici la substantifique moelle de ces publications, de réhabiliter d\'un même mouvement les droits de la raison et ceux des sujets individuels contre l\'idéologie dominante des années 60. Contre l\'inaction et le désespoir ambiant, la médiocrité étatique et l\'indifférence du secteur d\'affaires, il faut maintenir fermement l\'idée que la poésie et même le simple vers mirliton, l\'angoisse d\'écrire, les arts et la culture, la promotion de la lecture et l\'enseignement possèdent de substantifiques moelles en tant que sources de progrès collectif. La spécificité de la poésie des années 70-80 réside dans une interdépendance accrue entre le champ culturel, marqué par une perte de confiance, et le repli sur les identités particulières, où s\'opère l\'homologation des valeurs nouvelles et du marché des idées. C\'est une génération de l\'à peu-près qui essaie de meubler le vide qui l\'habite avec un n\'importe quoi, avec l\'individualisme, l\'intuition, les maux du jour, avec tout ce qui lui passe sous la main. Le prix de l\'art et de la littérature d\'aujourd\'hui ratifie un travail de standardisation esthétique et formelle, soutenu par les spécialistes : critiques, journalistes, historiens, acheteurs. Pour les détracteurs de la poésie actuelle, celle que Christophe Charles appelle par commodité nouvelle, la crise ou la baisse de qualité apparaît comme un prolongement logique de l\'imposture artistique mondiale, d\'une part, et de la détérioration du système éducatif, d\'autre part. La crise de la poésie acquiert chez nous une dimension nouvelle du fait des incertitudes et des interrogations actuelles sur l\'esthétique contemporaine. On le voit, la démarche et le propos de Christophe Charles exposent son livre à bien des discussions.
Sa plaquette sur «Magloire Saint Aude», Griot et Surréaliste (1982), tout en flashes, enrichit et émeut. Sa passion qu\'il libère avec charme est communicative. Là-haut, le houngan de «Dialogue de mes lampes» (poésies) et de «Veillée » (récit) peut dormir tranquille, sa mémoire d\'ici-bas est bien servie, sans cabrioles ni simagrées. Un grand critique ? Un lecteur éclairé et assidu? C\'est un rude travailleur qui mérite d\'être soutenu et relayé concrètement. Avec une ténacité d\'autant plus patriotique qu\'elle revêt les apparences de la solitude, il nous inflige une interminable leçon de créativité, de pédagogie, de vulgarisation. Et on s\'en étonne! Parce que en face il n\'y a rien... Parce que en face il n\'y a que des paresseux et des calomniateurs stériles...
Dans vingt ans, il est probable qu\'un lecteur cultivé consultera plus souvent les travaux anthologiques de Christophe Charles que ses recueils de poèmes, qui passent pourtant pour son oeuvre le plus lue. Ne laisserait, ce critique, qu\'un souvenir de grand enthousiasme ? Serait-il vrai que comme l\'affirmait Francis Scott Fitzgerald «un écrivain se doit d\'écrire pour les jeunes de sa génération, pour les critiques de la suivante, au-delà, pour les professeurs» ? Ce n\'est plus une carrière, c\'est un destin. Qu\'ajouter encore ? Etre au talent forcené pour qui la littérature est un métier sacré. Et qui n\'a vécu que pour la littérature. Vulgarisateur dévoué et exceptionnel, guéri de l\'auto-satisfaction, il ne se bat pas pour des idées ou un parti mais pour les livres. Voilà tout. C\'est ici ce qui est incontournable. Tempétueux et inlassable, positif et souvent mal apprécié, mal compris, son travail d\'éducateur, d\'éditeur, d\'animateur culturel et de vulgarisateur est impressionnant, hors pair...
Pierre-Raymond Dumas
e-mail : padreramonddumas@yahoo.fr
cell : 557-9628
les commentaires
Haut de la page