CULTURE
Quinzaine du livre/Institut Français en Haïti
La double conception de l'engagement poétique
Le Nouvelliste | Publié le :01 juin 2012
Nélio Joseph
D'un débat à un autre, on se rend bien compte comment la Quinzaine du livre a apporté un autre souffle à Livres en folie. Chaque débat apporte sa part d'éclairage sur des problématiques qui nous concernent tous. Hier, c'était l'histoire immédiate qui a été analysée dans ses différents aspects. Aujourd'hui, c'est la poésie qui a été explorée dans ses multiples expressions. Christophe Philippe Charles, auteur de ''Le dieu des lampes : Magloire Saint-Aude : sa vie, son oeuvre'' ; Fresnel Larosilière, auteur de ''Et si mes larmes m'étaient contées'' ; Bonel Auguste, auteur de ''Nan dans fanm'' et Clément Benoit II, auteur de ''Tach solèy'' ont exprimé leur conception de la poésie à partir du thème « La poésie : genre facile ou arme de la littérature », choisi comme fil conducteur de cette troisième soirée de Terrasse ouverte à l'Institut français en Haïti, ce vendredi 1er juin.
Le débat, percutant par moment, a, au fil des minutes, opposé deux approches de l'engagement poétique. Mais tout a commencé par une introduction musclée d'Emmelie Prophète, modératrice élégante, qualifiant de non-poésie un extrait de l'oeuvre de Fresnel Larosilière. L'écrivain a vite placé cet extrait dans son contexte et s'est démarqué de cette conception qui veut faire de la poésie un genre facile. Il affirme écrire une poésie expressive, engagée, qui ne vise pas uniquement l'esthétique. « Je n'aime pas coller les mots, dit-il. J'écris pour partager ».
Bonel Auguste, lui, veut rester poète malgré cette tendance mondiale qui voit la poésie perdre sa force d'expression au profit d'autres genres, comme l'a souligné Emmelie Prophète. Il prend plaisir à écrire de la poésie même si ce genre est marginal dans les éditoriaux internationaux. La poésie est un art, donc exigeant. Bonel Auguste reconnaît qu'il y a eu pendant ces deux décennies une certaine libéralisation de la parole qui s'exprime à travers la littérature. La poésie a servi de porte d'entrée dans la littérature pour de nombreux jeunes qui, souvent, n'ont aucune culture littéraire. Cette ruée vers la littérature, selon Bonel Auguste, est un moyen de se faire une promotion et d'accéder à d'autres espaces économiques. Mais un écrivain c'est quelqu'un qui a quelque chose à dire, qui lit les autres pour trouver sa propre voix.
Clément Benoit croit être sur la voie de la modernité avec son nouveau livre Tach solèy, après avoir nagé pendant longtemps dans une littérature à l'eau de rose. Cette transformation, selon lui, a été favorisée par la lecture des grands auteurs. A une question d'Emmelie Prophète sur l'évolution de la littérature d'expression créole en Haïti, Clément Benoit II évoque la qualité de certaines oeuvres en créole et l'engouement de certains jeunes, ayant développé un penchant particulier pour les oeuvres de Castera, de Bonel Auguste et tant d'autres.
Prolifique, avec plus d'une centaine d'ouvrages à son actif, Christophe Philippe Charles rejoint cette conception qui veut que le poète s'engage et s'en prend à une forme d'écriture qu'il qualifie de « poésie invertébrée, formelle », dont le mobile est centré sur l'esthétique. Le poète cite en exemple un passage de Jacques Roumain où l'exotérisme et l'hermétisme de Magloire Saint-Aude sont mis à l'indexe.
A cette critique sur Magloire Saint-Aude, Bonel Auguste rebondit en soulignant que l'engagement peut être multiple. Le poète prend le contrepied de Jacques Roumain, estimant que l'engagement de Saint-Aude est esthétique. Saint-Aude a inventé une poétique qui coupait le pont avec l'indigénisme et les autres courants de l'époque et a engagé la poésie haïtienne sur la voie de la modernité. Emmelie Prophète rejoint Bonel Auguste et le débat a mis en face deux conceptions de l'engagement : sociale et esthétique. Le public s'y mêle et le débat a été porté sur d'autres terrains tel que l'avenir de la poésie - avant qu'Emmelie Prophète ne le ferme et ne donne rendez-vous lundi 4 juin pour une autre Terrasse ouverte qui rassemblera autour d'une même table Eddy Arnold Jean, Noël Amary Joseph, Myrtha Gilbert, Anfré Corten.
Nélio Joseph
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