Le logo du Nouvelliste
L'EDITO DU JOUR
par Lemoine Bonneau lbonneau@lenouvelliste.com
Deux mois et neuf jours après la démission de Marie-Carmelle Jean-Marie comme ministre des Finances suivie deux jours plus tard de celle de Régine Godefroy au ministère de la Communication, l'administration Martelly-Lamothe ne parvient toujours pas à combler ces postes vacants au sein du gouverneme...
UNE
La Une du 18-06-2013
NEWSLETTER
Recevez Le Nouvelliste dans votre email tous les jours
en construction
TICKET MAGAZINE
43 :Visiteurs actuellement sur le site
CULTURE
Livres en Folie
Roman «Impasse Dignité»/Emmelie Prophète
L'ancrage social de l'écrivain
Le Nouvelliste | Publié le :01 juin 2012
 Jean-Claude Boyer jc2boyer@yahoo.com
D'une première lecture, je suis amené à produire des considérations d'ordre général sur la matière littéraire et sur le parcours de la romancière qu'est Emmelie Prophète. Sans faire de bruit, elle poursuit une carrière d'écrivain. Appréciation de sa nouvelle parution.
Un cycle séquentiel Pas de numérotation des chapitres, ni de titre de chapitre comme à son habitude. Récit personnalisé, intériorisé comme si la romancière se faisait le porte-parole, le porte-voix des personnages qu'elle campe et dont le quotidien défile sous les yeux du lecteur. A-t-elle emprunté cette façon de faire au cinéma où sont privilégiées les séquences. Eh oui ! La narration déroule de séquence en séquence, de suite en suite. C'est à la romancière de décider de l'agencement, de l'ordre dans lequel s'enchaînent les séquences. Parce qu'il y a le souci de la cohérence dans l'enchaînement. En tout cas, la romancière est une raconteuse d'histoires. Dans «Impasse Dignité», la raconteuse a observé la vie d'un quartier défavorisé où sont coincés des jeunes et elle vient prendre le lecteur à témoin. La représentation Toujours comme à son habitude, la romancière supprime quasiment les dialogues dans la narration comme un réalisateur, un cinéaste qui décide de parler pour les personnages ou de les faire parler très peu. En effet, Emmelie parle pour tous ces gens malmenés par le sort et qui tentent de s'en sortir. Certains ont pu changer leurs conditions de vie par l'émigration, d'autres végètent toujours dans ce quartier de misère. A propos, est-ce anodin que le titre du roman «Impasse Dignité» ? Manifestement, la romancière a voulu signifier par là que malgré la pauvreté qui est le mal le plus terrible dans un pays non encore constitué (organisé), des gens ramassent leur caractère, redressent l'escampe de leurs visages pour un port altier. C'est exactement en cela que se décèle la dignité. On est malheureux (à propos, nous ne connaissons pas le mot pauvreté, la pauvreté est une dénomination importée), mais on reste dans la légalité. Nous ne faisons pas ce qui n'est pas acceptable, n'est pas recommandé, ce qui est prohibé, condamné. Le titre est donc un clin d'oeil sur la dualité de la condition humaine haïtienne. La poésie, un passage obligé Ainsi petit à petit, l'oiseau construit son nid. Ainsi sous nos yeux, Emmelie a pris du poil de la bête en s'affirmant, en s'imposant dans la création romanesque. Elle avait débuté par la poésie, la voilà qui a pris des galons. Après «Le reste du temps», roman autobiographique pour cultiver la mémoire d'un ami, d'un mentor (d'un patron) disparu, lâchement assassiné, Emmelie descend maintenant dans les bas-fonds, comme le faisait Magloire St-Aude (référence: Le récit «Les parias»). Plutôt elle met les pieds dans les corridors tortueux d'un bidonville où s'entassent des vies humaines que de mauvaises politiques publiques n'arrivent pas à extraire de leur précarité. Par ce choix, elle a doublement du mérite. D'autres s'embourgeoisant auraient choisi de braquer la caméra sur des vies réussies, sur des quartiers huppés, sur la «jet set», pas elle. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il y a beaucoup à apprendre des petites gens. L'implication sociale du scribe Il y a une pédagogie de la vie dans les zones défavorisées. Tout, dans le social, doit intéresser l'intellectuel, car c'est bien lui, le favorisé par l'éducation et/ou par la fortune, qui doit trouver des solutions pour modifier les conditions de vie de la population. Dans la semaine du 21 mai 2012, je suivais un grand reportage de RFI sur les difficultés auxquelles est confrontée la population du Mali. Un intervenant devait parler du manque d'encrage social de la démocratie, en ce sens que les Maliens ne se sentent pas concernés par la démocratie. Ils ne s'y reconnaissent pas. N'allons pas si haut et si loin: la difficulté pour les créateurs dans un pays en panne de développement, en panne d'institutions, en panne de véritable représentation est de rallier le gros de la population à leurs vues. Je reproche à l'une de nos talentueuses femmes de lettres son penchant à s'intéresser exclusivement au «high life», à la grande vie, à la «dolce vita», le livre d'Emmelie vient me conforter dans l'idée que j'avais visé juste. Le créateur fait oeuvre utile quand il ne néglige aucun aspect du social haïtien, vraiment bouleversant. L'ancrage social de l'écriture est loin d'être une vue de l'esprit. Quand je tombe sur un roman tel que «Impasse Dignité» ou un récit comme «Parias» de St-Aude, je suis toute ouïe; je veux dire: cela fait le plaisir de la vue et de l'esprit. En vérité, les écrivains gagneraient à marcher sur les brisées de Magloire St-Aude. «Parias», récit sobre, dépouillé reste un modèle. Défilent des images merveilleuses Au cinéma, il y a des réalisateurs, des «directors» qui ne jurent que par la photographie. Un bon cinéaste est secondé par un bon directeur de la photographie. «Tess» de Roman Polansky avec Nastassja Kinsky a fait sensation à sa sortie en 1981, grâce aux superbes images de Jeffrey Unsworth, le directeur de la photographie. A partir de ce souvenir de cinéphile, j'ai envie de dire que la puissance d'expression d'Emmelie Prophète tient dans les images, de cette capacité descriptive qu'elle possède. «Impasse Dignité», c'est faire défiler sous les yeux du lecteur des situations, un environnement, des vies, un quotidien, avec une formidable justesse. Le minimum de dialogue Dans la narration il y a des dialogues; à la vérité, ils sont rarissimes. Les échanges sont déversés à petites gouttes. J'aime bien ce choix, pourquoi ? L'écrivain qui n'arrive pas à s'exprimer, à raconter, à aligner les séquences descriptives abuse des dialogues. L'auteure de «Impasse Dignité» prouve qu'elle est assez mature pour photographier «le petit monde» d'un quartier défavorisé. Voilà le mot est lâché, le roman d'Emmelie est une photographie d'une partie de la ville. Les yeux courent sur des images ravissantes qui font le plaisir du lecteur. Le lecteur reste émerveillé, pour reprendre le qualificatif du chanteur franco-italien Frédéric François.
Jean-Claude Boyer jc2boyer@yahoo.com
les commentaires