CULTURE
Livres en Folie
Réflexion
L'environnement familial de l'écrivain
Le Nouvelliste | Publié le :11 mai 2012
Jean-Claude Boyer
Samedi 3 mars 2012
Le dernier vendredi de février 2012, dans la soirée, Kettly P. Mars était honorée. Réception du Prix Prince Claus. L'ambassadrice du Royaume de Hollande, la distinguée dame Rita Dulci Rahma, accréditée dans les capitales des deux parties de l'île d'Haïti, a fait le déplacement de Santo Domingo à Port-au-Prince pour présider la cérémonie. Un anthropologue néerlandais de l'Université d'Amsterdam qui a mené des recherches en Afrique de l'Ouest notamment au Cameroun, membre du jury de Prix Prince Claus, est rentré à Port-au-Prince pour témoigner de la densité de l'oeuvre de Kettly Mars et dire combien il a été favorablement impressionné par les qualités de la romancière.
Pierre-Raymond Dumas, en sa qualité de ministre de la Culture, a rendu, d'entrée, un émouvant hommage à la romancière en rappelant son magnifique parcours. Il est d'autant bien placé qu'il a comme mis la romancière sur une rampe de lancement, en tant que critique littéraire. L'ambassadrice fit l'éloge de la récipiendaire. Quand vint le tour de l'heureuse bénéficiaire, l'émotion souffla dans la salle. La dure épreuve de l'accident de sa fille Tessa est ressentie dans l'assistance aussitôt que la mère se mit à témoigner des moments douloureux que la famille vit depuis. Néanmoins, elle fit montre d'un grand courage, on a même pensé à annuler la cérémonie de remise de prix. Pendant un moment. Pendant un moment seulement.
A la fin de sa prise de parole, deux de ses trois enfants- Tessa étant hospitalisée- se levèrent pour s'en aller embrasser leur maman. Je me suis souvenu que la récipiendaire avait confié à l'assistance que, sans le support de sa famille, elle n'aurait pas pu mener une carrière d'écrivain depuis vingt ans. Effectivement, aucun écrivain ne rate l'occasion pour souligner à l'encre forte le soutien familial au cours de sa progression dans l'aventure exaltante et absorbante de l'écriture. Pour trouver le temps de s'installer devant l'écran ou de ne pas se séparer de son bloc-notes, le scribe est comme détaché du monde extérieur. Il se glisse dans la peau de ses personnages, il est pris dans le tourbillon, dans le tumulte de leur histoire, il rythme la cadence du récit, fait s'entrechoquer leurs passions, en deux mots, il est le régisseur et le metteur en scène. Comment pourrait-il baigner dans un récit palpitant, sulfureux, explosif sans la compréhension de proches délaissés? Pour un moment. Pour un moment seulement.
Lisez la page de garde du livre d'une romancière, épouse et mère, elle remercie son mari et ses enfants qui ont été privés de son attention pendant le temps où elle clapotait sur le clavier ou tenait la plume, et ce temps est souvent long. Cela peut aller de 4 à 5 heures dans la soirée, et même quand toute la maisonnée est au lit, se morfondant dans les bras de Morphée, madame travaille sur son prochain roman. De même, le romancier, époux et père, se fait fort de s'excuser presque pour la façon dont il plonge dans la préparation d'une oeuvre littéraire et, par conséquent, sa famille est comme sevrée de sa présence. Monsieur est là mais pas disponible pour ses proches. Par extension, les proches amis.
Cependant, il n'est pas surprenant que l'autre partenaire soit d'un apport actif, il (elle) est le premier lecteur critique de l'auteur (e). Par exemple, une complicité s'est établie entre les conjoints, la femme a tempéré l'ardeur de son mari ou bien, sur ses conseils, des passages polémiques ou volcaniques ont été enlevés, en un mot, madame est le censeur de son mari. De plus, dans une oeuvre scientifique, l'essayiste ne cache pas sa reconnaissance pour sa secrétaire qui a saisi les données malgré son écriture illisible ou désordonnée. Ou à une tierce personne qui a relu les épreuves et lui a fait des suggestions utiles. Mine de rien, sans que l'on s'en aperçoive au premier abord, la création littéraire est un travail de groupe.
Jean-Claude Boyer
Samedi 3 mars 2012
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