Pas de fiscalité inclusive si la croissance n’est pas inclusive, dixit Kesner Pharel

Publié le 2018-05-15 | Le Nouvelliste

Economie -

« Le débat du jour devrait se concentrer, selon moi, sur comment maximiser la satisfaction du niveau fiscal du gouvernement à partir d’une capacité contributive extrêmement faible et très limitée », a estimé Kesner Pharel, P.D.G du Group Croissance, convaincu qu’on ne saurait avoir de fiscalité inclusive en Haïti si la croissance n’est pas inclusive.

Intervenant à la soirée de lancement du colloque sur la fiscalité, en prélude au budget 2018-2019, organisé par le Bucofisc, à l’hôtel Montana, le jeudi 10 mai 2018, l’économiste Kesner Pharel, à la lumière des performances de l’économie nationale et aussi à grand renfort de données sociodémographiques, a livré à l’assistance ses éclairages ainsi que ses perspectives autour du thème retenu : « Vers une fiscalité inclusive ».

Selon Kesner Pharel, tous les gouvernements successifs se trouvent confrontés au même défi, à savoir une capacité contributive extrêmement faible et très limitée, car 60% de la population vit en situation de pauvreté et 27% en situation d’extrême pauvreté. Si l’État haïtien doit faire face à cette situation de pauvreté et d’extrême pauvreté avec seulement moins de 2 milliards de dollars de ressources internes à sa disposition, la Jamaïque, qui commence son exercice fiscal en avril, dispose d’un budget de 6 milliards de dollars américains pour 2,8 millions d’habitants, tandis que la République dominicaine, à côté, a voté un budget de 17 milliards de dollars américains, n’a pas manqué de souligner Kesner Pharel.

Si la croissance économique demeure anémique, la croissance démographique dans ce pays n’a pas été en reste. En 40 ans, de 1977 à 2017, la population haïtienne est passée de 5,4 millions à 10,7 millions d’habitants, soit 100% d’augmentation. « Nous avons commencé à croître à un rythme de 20% tous les 10 ans », a noté M. Pharel accueillant favorablement cette décélération de 11% au niveau de la croissance cette dernière décennie, mais signalant au passage qu'« autant la population augmente, autant le besoin fiscal va augmenter ».

Et cette pression démographique constante s’accompagne de l’incapacité chronique de l’État à fournir à la population les services de base. Seulement 30% de la population a accès à l’électricité, selon les derniers chiffres de l’Autorité nationale de régulation du secteur énergétique (Anarse).

Autre source d’augmentation du besoin fiscal, selon Kesner Pharel, la répétition de désastres naturels de 1970 à nos jours. « À chaque fois qu’il y a des désastres naturels, il y a plus de besoins, plus de problèmes, le besoin fiscal augmente », a fait remarquer l’économiste précisant que le passage de l’ouragan Matthew a occasionné 182 milliards de gourdes de dégâts et de pertes dans la grande zone du Sud du pays. « La même année, le pays avait un budget de 122 milliards de gourdes. En une soirée, le 3 octobre, nous avons perdu tout le budget avec 60 milliards de gourdes en plus », a rappelé le P.D.G du Group Croissance.

Par ailleurs, la pression fiscale en Haïti, de seulement 12,7%, est la plus faible de toute la région. L’épargne per capita d’Haïti, le pays le plus pauvre de la région, est inférieure à 20 gourdes. « Banco Popular » en République dominicaine vient de publier ses chiffres, a indiqué Kesner Pharel, affichant plus de 6 milliards de dollars américains de dépôts tandis que toutes les banques haïtiennes n’arrivent pas à mobiliser 4 milliards de dollars. « Cela veut dire qu’il n’y a pas une croissance soutenue pour que les gens puissent avoir un travail décent pour consommer, épargner et également verser les impôts », a déploré l’économiste.

Évoquant les autres ressources de l’État haïtien, Kesner Pharel a calculé que toutes les entreprises publiques (Natcom, CINA) ne parviennent pas à dégager un milliard de gourdes. Une situation qui mérite d’être repensée, à en croire l’intervenant.

En outre, « si le gouvernement devait partager de manière extrêmement équitable, les 144 milliards de gourdes du budget, chaque Haïtien s’en sortirait avec la somme de 13 000 gourdes pour une année », a évalué Kesner Pharel considérant néanmoins que les habitants du département de l’Ouest seraient un peu mieux lotis avec 23 000 gourdes. « Si vous habitez le département de l’Artibonite, vous recevrez moins de 2 000 gourdes per capita », a-t-il conclu, flegmatique, établissant que le budget est d’abord politique avant d’être juridique, économique, financier et social.

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