Est-ce que tous les haïtiens comptent pour l'État !

REGARDS

Publié le 2018-04-13 | Le Nouvelliste

National -

J'étais l’invité du Service jésuite aux migrants (SJM) pour assister à une distribution d'Actes de naissance et d'extraits des archives, à Belladère. Cette cérémonie marque la marche vers la fin de leur programme d'accompagnement d'une partie importante de la population qui peine à enregistrer leurs enfants ou à renouveler un acte détruit ou perdu. L'enregistrement universel des naissances est pourtant une garantie consignée par l'article 7 de la convention relative aux droits de l'enfant.

SJM/SF-w-Haiti qui oeuvre dans le domaine de la protection des personnes migrantes irrégulières, vulnérables et de l'enfant reconnaît que l'acte de naissance est indispensable. L'implication des enfants dans des tâches adultes, la lutte contre le trafic, et autres abus sont plus efficaces si un document peut prouver l'existence et l'âge de l'enfant abusé! Par ailleurs, pour administrer les bénéfices et les avantages sociaux aux citoyens, la reconnaissance civile de l'enfant s’avère préalable... Un acte de naissance est la carte de membre garantissant son appartenance à la République d'Haïti...

Or, les "Moun andeyò", cette aberration mentale résultant de nos préjugés séculaires en Haïti, exclut les enfants nés dans les zones rurales, soit 60% des naissances du pays. Notre choix de placer seulement 5 des 190 bureaux d’état civil procédant à l'enregistrement des nouveau-nés dans les sections communales est un exemple éloquent.

"Archiv peyi a, se nanm peyi a". Cette citation est de M. Wilson Desbouquets, officier d’état civil de Belladère depuis une dizaine d’années. Bec et ongles, cet homme pioche pour servir les citoyens de sa commune et des localités environnantes. Selon lui, "les données d'un état civil fonctionnel sont l'abc d'une mise en oeuvre efficace des politiques gouvernementales".

Est ce que les "Moun andeyò" sont-ils dans la ligne de mire de la société haïtienne?

Si dans la capitale et dans certaines grandes villes les bureaux dégagent un certain air de fonctionnement et un personnel plus ou moins adéquat pour recevoir les demandeurs de service, la situation est nettement différente dans les communes comme Belladères. "Gen moun ki pi moun pase moun".

Le matériel et les meubles sont des dons ou des prêts obtenus, grâce à la débrouillardise de M. Desbouquets, par souci et engagement envers les citoyens. Même les registres, instruments indispensables au processus ne sont fournis qu'au petit bonheur. A Belladères, les réquisitions pour l'obtention des registres ( dont le coût ne dépasse pas 1750 gourdes) ont été maintes fois ignorées des autorités de tutelle. Finalement, ce sera l’amitié de l'officier avec un le sénateur Willot Joseph qui débloquera la situation. Le parlementaire qui n'est pas préposé à la tâche fera acheminer une cinquantaine pour le soulagement de la population.

L'officier a dû se battre pour avoir de l'aide (service d'un clerc) pour la rédaction des documents. Il faut comprendre chers lecteurs que ces disparités ont des conséquences. Nous transformons la vie à la campagne, dépourvue de services de base, en mât-suiffé, pour les paysans qui seront encore plus attirés par les villes. Nous sommes victimes de l'effet boomerang de nos préjugés. Ceux-là que nous avons relégués aux oubliettes dans les mornes nous prennent d'assaut, réclamant des comptes, 200 ans plus tard. Le problème ne peut être résolu qu'en amont.

Vous présumez, sans doute, chers lecteurs et chères lectrices de la similitude des situations de déni de nationalité en République dominicaine et d'omission de nationalité en Haïti. En fin de compte, il s'agit de deux cas flagrants de discrimination en fonction de la race ou du statut social... Les résultats sont les mêmes.

Ce qui devait être une banalité administrative est célébrée comme le couronnement d'une épreuve olympique, pour 200 personnes réunies en assemblée, autour d'une cérémonie de remise d'acte de naissance et d'extrait des archives. Un public attentif, genres et âges confondus sont prêts. Ils ont attendu des mois, parfois des années, pour obtenir ces documents. Plus de 7 ans, me confie une femme édentée mais au sourire généreux.

Sur un total de 500 personnes (243 femmes, 257 hommes) à recevoir les services de SJM/SFw Haiti à Belladère pour l'obtention de ces documents, respectivement 482 (239 femmes, 249 hommes) et 219 (131 hommes,88 femmes) ont déjà reçu leur acte de naissance et extrait des archives.

Ils sont unanimement reconnaissants, auprès de l'organisation pour l'obtention de ces documents qui, par notre arrogance de classe et notre petitesse de mentalité, s'est transformée en privilège accordé avec parcimonie. Mais quel genre de peuple sommes-nous devenus, depuis notre épopée qui fit trembler l’humanité?

Le maire, le chef du projet PwokonTraM à Catholic Relief Service (CRS), M. Jean Anthony Bazile et le responsable de programme et financement de SJM/SFw Haiti ont tour à tour exprimé leurs mots de gratitude. Une certaine solennité régnait.

L'ambiance allait se réchauffer lorsque la population prit la parole. Sans débordement, les douleurs ont surgi. Un appel à l'aide d'une paysannerie qui se meurt au même rythme que le pays, euthanasié par la "petite société des copains des villes". Nous qui rions des "fly" des coquilles des fils des "Moun andeyò".

Nos échecs d’élites sont à pleurer, nos mauvais choix ou l'absence de choix stratégiques de développement. Personnellement, je crois que la plus grande faute des paysans et des fils de paysans n'est nullement leurs "Djòl sirèt" et leur "erreurs de français"; leurs bêtises, c'est de nous avoir laissé diriger le pays vers l’abîme durant 214 ans...

Mais soyons positifs ! Il faut néanmoins beaucoup de cran pour l’être quand l’état moribond qui nous dirige n'est même pas capable de compter ses vivants!

Tournons-nous vers l'avenir, les solutions existent. Mes conversations avec les différents membres actifs de la population m'ont fait découvrir, l'existence d'une réflexion intéressante. Du consensus peut se dégager autour de l'alternative informatique pour réduire ou éliminer les erreurs dans les rédactions et les délais de livraison.

Le paysan haïtien ne comprend pas pourquoi des ordinateurs en réseau ne sont pas mis à la disposition des officiers d’état civil et tous les autres intervenants de la chaîne, jusqu'aux Archives nationales.

Qui se soucie de l’efficacité administrative?

Mais soyons optimiste car grâce au travail d'organisations comme SJM, nous réduisons le nombre d'enfantômes du pays.

Aly Acacia
Auteur
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