Môle St-Nicolas… oasis au bout d’un trajet infernal…

Môle St-Nicolas. C’est une baie aux trois nuances de bleu, des sites historiques en péril qui racontent un bout de l’histoire du monde, du temps où les empires coloniaux d’Europe, mus par le désir de conquête et d’annexion de territoires, laissaient des montagnes de cadavres dans leurs sillages. À l’extrême Nord-Ouest d’Haïti, Môle St-Nicolas est une oasis au bout d’un trajet infernal, un lieu à visiter au moins une fois dans sa vie.

Publié le 2018-04-03 | Le Nouvelliste

À Pâques, les vieux « films Jésus », « Juda Ben Hur », « Les dix commandements » sont diffusés en boucle à la télévision. Pour ceux qui zappent les messes, les spectacles labélisés « bénis »,restent sourds aux appels à la luxure des « raras » souvent en panne de nouvelles sonorités…, Port-au-Prince, d’une grise monotonie, excuse de bon cœur toutes les envies d’aventures et d’excursions. Entre autres alternatives pour les amants du voyage, il y a le Nord-Ouest, Môle St-Nicolas, le premier pied-à-terre de Christophe Colomb dans l’île. C’est à la fois une destination de choix, une épreuve, un trajet casse-cul de plus de 200 kilomètres depuis la capitale, mais surtout l’occasion d’une immersion dans le contraste du pays profond où des miséreux copulent, engrossent un avenir déjà lourd d’incertitude dans un paysage de carte postale, de richesses minières et d’une flore de zone aride non exploitées.

L’ascension du versant Est de morne « La Pierre », après la ville des Gonaïves, dévoile le bleu clair de la côte, les ravines sèches serpentant des gorges peuplées de cactus. «Le paysage est comme Acapulco, au Mexique », lâche l’écrivain Jean Euphèle Milcé, Artibonitien, encore capable de s’émerveiller. Dans n’importe quel autre pays où le tourisme est un secteur porteur de l’économie, il y aurait, ici, stations balnéaires, villas, etc. « Il faut sublimer ces lieux », appelle Jean Euphèle Milcé, alors que deux gamins Zing aux dread locks roux, dans un petit tourbillon de poussière, couraient vers un « camion boîte » dont le moteur ronronne sous le poids de sa cargaison de sel. Sur des kilomètres, après les marais salants de Coridon, d’Anse-Rouge, il est rare de tomber sur âme qui vive. L’immensité est habitée par le vide, par le silence. Quelques charognards survolent, balaient le ciel dans l’espoir de trouver la carcasse en décomposition d’un de ces chiens trop maigres pour aboyer.

Plus escarpée, plus dangereuse devient la route dont les crocs sont aiguisés jusqu’à Mare-Rouge, une ville perchée à des centaines de mètres d’altitude. Elle semble plus vivante, plus gaie, même si la nuit qui vient de tomber dissimule sa beauté, sa nature en partie luxuriante. Mare-Rouge, généreuse, partage son froid jusqu’à l’hôtel Colombus, 23 chambres, une piscine, un restaurant et des terrains de jeu. Le pied dans la mer, l’hôtel Colombus, en face la baie du Môle St-Nicolas aux trois nuance de bleu, s’étend sur plus de 8000 mètres carrés. C’est le pari de Rodolphe Nemorin et de sa femme Geneviève. Rodolphe Nemorin a investi pour respecter la promesse faite à sa mère de ne pas délaisser Môle St-Nicolas, la ville où elle est née. Mais, à côté de cette promesse, Rodolphe Nemorin croit dans la beauté de Môle St-Nicolas, dans la richesse de son patrimoine. Les bateaux de croisière de Royal Carribean Cruise Line qui vont à Labadie, passent au large de la baie du Môle St-Nicolas. Carnival a exprimé son intérêt pour le Môle, confie Rodolphe Nemorin, loin de se laisser décourager par l’indifférence d’un ministre du Tourisme qui a tiré un trait sur le Môle au prétexte qu’il est trop loin de Port-au-Prince.

L’homme d’affaires persiste, veut croire à une intervention du ministère de la Culture, de l’Ispan afin de sauver du péril, de la disparition pure et simple les vestiges de plusieurs sites et fortifications, dont les batteries de Grasse, de Valière, du Morne-à-cabri, du Ralliement et la Poudrière dans laquelle les chèvres et les humains défèquent. La lettre adressée il y a plus de deux ans au directeur de l’Ispan pour tirer la sonnette d’alarme est restée sans réponse, gronde Rodolphe Nemorin, qui dit avoir donné la garantie de nourrir, d’héberger et de fournir les matériaux nécessaires aux travaux de préservation. L’homme d’affaires, appelant, par ailleurs, à la réalisation de travaux sur la piste d’atterrissage du Môle St-Nicolas, estime qu’il faut que l’État fasse le nécessaire parce que l’agriculture et le tourisme sont des secteurs qui peuvent générer des rentrées de devises avec un minimum d’intelligence, d’organisation et de sérieux.

La traversée en bateau vers la grotte Benyen et Anse-France permet d’apprécier l’effet du temps et de l’abandon sur les ruines de la Batterie d’Orléans ou fort Georges. Balayés par le vent constant du large, ces vestiges disparaîtront sous peu de la surface de la terre. « C’est frustrant », estime Réginald Viala, médecin, amoureux de Môle St-Nicolas. Avec 1/10 de ce que nous possédons comme patrimoine historique, d’autres pays font des choses extraordinaires, se désole-t-il avant de souligner que le Môle St-Nicolas a une histoire qui n’appartient pas uniquement à Haïti.

Le Môle recèle un bout de l’histoire de l’humanité, du désir de conquête et d’annexion de territoire d’empires coloniaux européens ayant, par cupidité, laissé la mort dans leur sillage. Ils ont exterminé les Tainos, les premiers occupants de ces territoires, crache une jeune femme, au bar de Boukan Guingette, un hôtel incrusté dans la nature. « Je suis à mon quatrième séjour à l’hôtel Colombus. J’y viens chaque année à Pâques. J’aime l’énergie de l’endroit », confie Béatrice Turnier, particulièrement admirative devant le courage des Nemorin. « J’admire le courage de Roro et de Geneviève. Ils ont investi dans l’avenir d’Haïti », indique-t-elle, qualifiant au passage de « terrible » l’incapacité du peuple haïtien à préserver son patrimoine.

Il y a une grande préoccupation, mais une impuissance tout aussi immense face au patrimoine en péril du Môle St-Nicolas. Rencontré en face du marché, le maire, Joseph Christian, est bien conscient du problème. Entre-temps, l’appropriation et l’utilisation, quelques fois à des fins privées, des vestiges se poursuivent. Sur la route de Carénage, un particulier s’est installé et a ouvert son commerce « Hispagnola Beach » dans l’une des batteries. Cependant, en dépit de ces problèmes, Môle St-Nicolas, obligé de faire venir beaucoup de biens de consommation de Mare-Rouge et du reste du département, est un havre de paix. Il inspire. « Au moment où le soleil embrase la mer, je contemple une dernière fois ce bout de paradis. Je le regarde d’amour gesticulant dans le vent… La vie nous permet de contempler ensemble le merveilleux… Je t’aime », chuchote une femme à son mari avant de prendre la route pour Port-au-Prince, habitée par le regret de devoir repartir…

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