Haïti 2018 : dollar ou pas, le mal persiste

Publié le 2018-03-07 | Le Nouvelliste

Economie -

L’application de l’arrêté du 1er mars 2018 portant obligation de libeller les transactions commerciales sur le territoire national en gourdes ne peut ni résoudre le problème de dépréciation de notre monnaie ni renverser la préférence pour le dollar américain. Ce ne sont là que des symptômes d’un mal plus profond.

1. De quel mal s’agit-il?

La préférence pour le dollar américain comme monnaie refuge ou réserve de valeur est le résultat de l’instabilité de la gourde et de sa dépréciation continue depuis au moins les 20 dernières années. Les agents économiques ont simplement perdu confiance en nos institutions et dans la stabilité de notre monnaie. Le problème est carrément structurel.

2. Les chiffres des 20 dernières années le prouvent

Sur les 20 dernières années, la gourde s’est dépréciée plus de 4 fois, passant de 15 à 66 gourdes pour un dollar américain. Le PIB a connu un faible taux de croissance avec plusieurs épisodes de régression. On parle de faible taux de croissance d’un PIB déjà faible en soi : 9 milliards actuellement. Celui de la République dominicaine est 10 fois plus élevée. Le taux d’inflation sur cette période est généralement élevé avec des pics de 38% et 22% en 2003 et 2004. Cette période a été aussi marquée par l’instabilité politique, des cycles électoraux retardés ou contestés, un déficit fiscal chronique souvent financé par la banque centrale, un déficit de la balance commerciale marquée depuis 2017 par des importations de $3.6 milliards contre des exportations de $980 millions (soit un rapport de 3.7 contre 1 entre les importations et les exportations) et une diminution systématique et continue des dons (sauf en 2010, lors du séisme).

Certains éléments de ce résumé succinct de la situation économique des 20 années passées ont une influence directe sur le taux de change et précisément sur la dépréciation de la gourde. (1) Le financement du déficit fiscal par la banque centrale crée de la monnaie en augmentant le volume de gourdes en circulation pour la même quantité de dollars américains. Ceci fait automatiquement pression sur le taux de change et contribue rapidement à déprécier la gourde. Sur les 5 premiers mois de l’exercice fiscal actuel, le financement du déficit a déjà atteint 9 milliards de gourdes, soit presque le double de tout l’exercice fiscal précédent. (2) La demande de dollars pour acheter les biens provenant de l’étranger augmente sans cesse, puisque Haïti exporte très peu et ne génère pas suffisamment de devises. En fait, la plus importante source de devises est aujourd’hui les $2.7 milliards de notre diaspora : 30% du PIB. (3) Étant donné que la plupart des biens consommés sont importés, toute dépréciation de la gourde se transmet rapidement par un ajustement des prix de ces derniers, contribuant ainsi à nourrir l’inflation.

Ces 3 éléments interagissent dans un contexte de faible production locale et de faible investissement étranger. Ils plongent le pays dans un cercle vicieux de : financement monétaire du déficit, dépréciation de la gourde, déséquilibre commercial, et inflation.

3. Quoi faire?

Il n’y a malheureusement pas de recettes toutes faites au problème de pauvreté. Par contre, une meilleure gouvernance économique est pour le moins un pas ferme vers l’amélioration de nos conditions de vie. Malheureusement, on se le fait dire ou rappeler par des accords tels celui du FMI signé le 25 février 2018, alors que l’évidence nous le crie haut et fort. Nous avons tout à gagner à nous autoréguler par des politiques publiques adaptées, et une bonne gouvernance qui défend et sert nos intérêts nationaux. Fort souvent, les ajustements disciplinaires nécessaires venus de partenaires étrangers exigent des sacrifices immédiats à un coût social élevé.

4. À quoi servira donc l’application de l’arrêté et comment?

Si le règlement en gourdes des transactions locales est impuissant face à la dépréciation de la gourde et la préférence pour le dollar, il a pour le moins un effet « normalisateur » que l’on peut comprendre. On entend par là un alignement de nos modes de paiement sur ce qui se pratique ailleurs. Les transactions se règlent dans la monnaie nationale, comme dans les autres pays. C’est tout.

Cependant, si l’objectif est de changer la préférence pour le dollar, on fait fausse route.

C’est la gourde qu’il faut stabiliser : par la bonne gouvernance économique, la stabilité politique et des politiques publiques favorisant l’élargissement de l’assiette fiscale, la relance de la production locale et l’attraction des investissements étrangers. Ce n'est pas tout, mais c’est beaucoup. Beaucoup de travail, de volonté, de sacrifices et de discipline.

Toute la confusion qui a suivi la parution de l’arrêté participe malheureusement d’un mauvais timing. Le moment n’était pas idéal, ni le mécanisme non participatif d’élaboration. Dans un contexte de financement monétaire élevé du déficit, de mauvaise gestion financière de certaines administrations et entreprises publiques importantes, d’accord de rectification signé avec le FMI, etc., trop de « bruits » perturbent la clarté du message et ses objectifs. Aussi est-il toujours mieux, en gestion de politique publique, d’impliquer les acteurs concernés (ou dépositaires d’enjeux) dans les processus décisionnels importants qui les affectent au premier chef.

Dans une atmosphère plus sereine, à travers un processus participatif, le résultat aurait été tout autre. Tel quel l’arrêté effraie et confond actuellement. Il jette le flou sur le traitement financier à accorder aux contrats à moyen et long terme. Il risque de porter les agents économiques à anticiper la dépréciation vécue en l’intégrant immédiatement et sans cesse dans les prix en gourdes, engendrant davantage d’inflation.

Il faut donc de nouveaux arrêtés d’application de celui du 1er mars 2018 pour calmer et préciser.

Finalement, il parait urgent de choisir ce que l’on veut comme peuple, comme nation, comme État et d’agir en conséquence dans le calme et la sérénité. Tous les secteurs sont concernés et interpellés. Ni le PIB ni la dépréciation de la gourde, ni même l’inflation ne s’amélioreront seuls, ils ne sont que les résultats chiffrés de nos actions, de notre silence ou de nos errements.

Gerard Vaugues économiste et banquier gvaugues@yahoo.com Auteur
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