La littérature n'est pas toujours faite de petits riens

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Au matin du samedi 3 février 2018, j’entrepris de rédiger une fiction qui aurait pour titre « Le mort, furieux de son long séjour dans la glace». Dans mon quartier, cela faisait près de deux semaines depuis qu’une femme d’humble condition était décédée. Dans le même temps, un patriarche avait été vaincu par la maladie. Lui, il a eu de la chance, il séjourna moins longtemps à la morgue. Ces petits faits de l’existence m’inspirèrent l’idée de la fiction en question, imaginez un auteur exploitant l’idée de la fureur d’un macchabé, parce que malgré le passage des jours il n’était pas toujours inhumé. Intuitivement, il savait qu’on en finit vraiment avec la vie que par la mise en terre. J’ai lu dans le temps « Les contes froids» d’un écrivain cubain. Si je me jetais à l’eau, il y aurait certes des frissons dans ce genre de nouvelle mais également de l’humour. De l’humour grinçant. Cela pourrait même déboucher sur un vaste éclat de rire.

J’en étais là dans mes cogitations quand je me suis souvenu que le dimanche 28 janvier, la romancière indienne Arundhati Roy était l’invitée de Catherine Fruchon-Toussaint à l’occasion de la sortie de son deuxième roman « Le Ministère du Bonheur Suprême» chez Gallimard. Arundhati Roy est devenue célèbre en 1991 avec la publication de son premier roman « Le Dieu des Petits Riens». Un roman autobiographique. Avec ce titre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec une réflexion que j’esquissais il y a peu de temps sur le titre « La littérature est faite de petits riens». Or, dans une vie il n’y a rien qui soit ordinaire. Avec ce bout de papier trouvé sous son paillasson dans une cellule de prison, un homme a lu la tragique histoire du visiteur qui revient incognito dans son village. Il descend le soir dans une auberge que gèrent sa mère et sa sœur. Durant la nuit, ces deux-là l’occirent pour lui voler son argent. Quand au matin elles réalisent qu’elles venaient d’assassiner leur fils et leur frère, elles se donnent la mort. Ce n’est pas du tout ordinaire, un tel drame. Ce récit froid peut être lu dans « L’étranger» d’Albert Camus.

De plus, dans un récit du même Albert Camus, on peut lire qu’un homme décide de coucher à même le sol tout le temps que son ami, emprisonné, sera privé de la faveur de coucher dans un bon lit. Exaltant l’amitié, le futur prix Nobel de littérature se demande : « Qui couchera pour nous sur le sol ?» Ce n’est pas du tout banal. Alors, j’ai compris que si la littérature est faite de petits riens, il n’en est pas toujours ainsi. C’est très sérieux au point que la préoccupation du romancier devient philosophique. Roger Paul – Droit dans un texte relayé par « Le Nouvelliste» posera la question : « Camus est-il un philosophe ?» Comment en douter ? En classe terminale, « Le mythe de Sisyphe», œuvre de Camus, faisait partie du programme du cours de philosophie. J’avais été enthousiasmé par la façon dont Camus s’empara de la légende de Sisyphe pour en faire une dissertation philosophique. La frontière entre littérature et philosophie est donc très mince. Pourquoi ? Si un auteur veut faire profond, il se penche sur la condition humaine. Un thème inépuisable. Hier samedi 3 février 2018, en soirée, la nouvelle de ce groupe de migrants venus du Salvador, du Honduras et du Nicaragua, et interceptés dans une ville mexicaine proche de la frontière américaine est tombée. Ils étaient cachés dans des containers, affamés, assoiffés, au bord de l’asphyxie. Au nombre de 182, ils tentaient avec l’aide de passeurs de rejoindre l’Eldorado américain. Comment un tel drame n’interpellerait pas la conscience humaine ? C’est le devoir des clercs de piocher dessus comme le faisaient dans le temps les gens de bonne volonté, précisément ceux pétris de culture humaniste.

Jean-Claude Boyer Auteur
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