Papjazz/scène Barbancourt/23 janvier 2018

… Quand le jazzman est polyglotte

Publié le 2018-01-26 | Le Nouvelliste

Culture -

Roland Léonard

Cette soirée de concerts à l’UNIQ, scène Barbancourt, était unique en son genre. Elle était dispensée par des artistes-vedettes provenant de quatre pays : Les États-Unis, Cuba, Haïti et le Canada. La plupart d'entre eux, des émigrés, ont adopté des nationalités différentes de leurs berceaux et patries d’origine. Ils se sont exprimés dans deux ou trois idiomes, témoins de leur histoire et parcours géographiques, ainsi que dans des genres musicaux soulignant leur ambigüité d’appartenance culturelle.

La présentatrice Béatris Compère était fidèle à l’introduction des concertistes. L’attachée culturelle de l’ambassade américaine a quand même tenu à présenter avantageusement sa compatriote Loide Jorge, accompagnée par un quartette.

Trois musiciens étaient donc en vedette ce soir-là : Felipe Lamoglia, Loide Jorge, Wesli.

- Felipe Lamoglia et ses accompagnateurs haïtiens.-

Felipe Lamoglia est ce brillant saxophoniste ténor, né à Cuba, ayant étudié la musique classique à l’Institut supérieur des Arts, à La Havane. Il a séjourné sept (7) ans au Brésil, s’imprégnant de la richesse culturelle ambiante. Installé aux U.S.A. en 1999, il y est devenu un imposant jazzman, plusieurs fois nominé par la critique et des jurys, récipiendaire d’un « award» de jazz.

Felipe Lamoglia était encadré d’un aréopage de musiciens accompagnateurs haïtiens : Mushi Widmaier (piano électrique et acoustique) ; Richard Barbot (guitare-basse) ; John Bern Thomas (batterie) ; Joël Widmaier (congas et percussions).

Felipe Lamoglia, ce prodigieux musicien compositeur et arrangeur, ne fait pas dans la dentelle et la facilité.

Sa musique est difficile et de modernité avancée (pour ne pas dire qu’elle est encore d’avant-garde). Il partage d’évidentes affinités sur ce point avec Mushi Widmaier, dans son goût de l’exploration des paysages chromatiques aux sonorités extrêmes et tendues, quasi atonales dans les improvisations. Amour des thèmes aux intervalles mélodiques recherchés ou carrément non chantants, supportés par des harmonies complexes et parfois non fonctionnelles, savantes et contemporaines. Virtuosité, goût de la vélocité folle, pour échapper comme une fusée à la pesanteur, la gravité rythmique. Expressionisme marqué, souvent torturé de la sonorité, phrasés incandescents. Art à la fois cérébral, sensuel et sauvage.

Nous retenons de son programme : « Oracion» morceau et prière dédiés aux esprits « Yoruba» ; la santeria n’est pas loin ; « Besame mucho» charmant boléro cubain pour détendre l’atmosphère dans la sentimentalité, où Mushi s’est exprimé au piano acoustique tandis que Barbot a pris un honnête chorus ou solo ; « Enigma » une autre de ses compositions, folle, « muy loca» comme il dit lui-même ; et pour finir, sorte de fleur au public, un morceau à la «clave» exprimée par les mains du musicien et de l’assistance (claquements), sorte de rythme hésitant entre la guaracha et le guaguanco : « Bonswa Ayiti». Il y a une variation rythmique, un «switch» ou déviation vers un 4/4 de swing, «up tempo», ultrarapide pour ainsi dire. Elle est favorable à Mushi Widmaier et à John Bern Thomas. Ce dernier s’exprime dans un solo époustouflant de virtuosité. Les accompagnateurs haïtiens ont bien participé à l’aventure, émulant correctement la saxophoniste dans ce concert.

Loide Jorge

La chanteuse américaine est plutôt accompagnée par un quartette en guise d’un trio comme annoncé : piano (une femme), contrebasse, guitare « stratocaster» aux sonorités aiguës de soukous africain, batterie.

Loide Jorge a eu un parcours particulier ; elle est née en France de parents africains originaires du Mozambique, lusitaniens ou lusophones. Elle a été élevée aux États-Unis. L’artiste s’inspire beaucoup de ses racines ; tout en étant sensible à la langue portugaise, aux cultures américaines et brésiliennes. Elle chante donc en anglais, en portugais et une sorte de patois du Mozambique. Ses rythmes sont marqués des mêmes affinités. « O N’Kando» ou « The dance is over», sorte de 6/8 ou 12/8, proche de notre «yanvalou» ou du « Mayi» ; une espèce de samba où il est question de « Falling in love, in seven days», approximativement ; « Corcovado» de Antonio Carlos Jobim, incontournable, chanté en bossa-boléro ; un morceau sur rythme africain, basé sur une suite d’accords joués en boucle ; « Don’t forget where you come from», conseils d’un père à sa fille, récitatif et bossa-nova lente ; « In time my heart will beat again», sorte de 6/8 évoquant notre «yanvalou». Tous ces morceaux nous ont édifié sur le talent manifeste, la bonne voix et le charme indéniable de l’interprète. Ses chansons ont été commentées intelligemment par une bonne pianiste, un contrebassiste parfois exubérant et un guitariste aux sonorités africaines typiques. Le batteur n’a pas démérité.

Wesly

Cet haïtien d’origine, naturalisé canadien, est bourré de talents. C’est un bon guitariste, un chanteur et chansonnier aux textes forts, sociaux et engagés. C’est un grand animateur et un showman connaissant toutes les ficelles du métier. Il était accompagné par de bons musiciens dont deux souffleurs (un saxophone ténor, une trompettiste), des claviers une basse et une batterie avec menues percussions. Sa compagne de scène, la Canadienne blanche et blonde, était savoureuse, appétissante à voir, dans ses contorsions sensuelles.

Mianm ! Mianm ! On a encore l’eau à la bouche. Ce spectacle, bon enfant, avec un public euphorique, chauffé à blanc, a couronné adéquatement la soirée. La sonorisation avait des failles regrettables.

Roland Léonard Auteur
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