Papjazz 12e edition/ Ouverture /Karibe Hotel

12e édition du Papjazz: Ouverture en beauté

Publié le 2018-01-25 | Le Nouvelliste

Culture -

Roland Léonard

Ce samedi 20 janvier 2018, à l'hôtel Karibe, nous arrivons sur les lieux pour constater que la cour est envahie de festivaliers enthousiastes, haïtiens et étrangers. Elle est bondée de gens, comme on dit. Toutes les tables sont occupées et on s’assied comme on peut sur les marches des deux escaliers à l’arrière près de la sono.

Nous sommes accueillis et intrigués par de la musique venant du bâtiment du dernier palier et plateau, au premier étage. Curieux, nous grimpons l’escalier pour savourer cette sérénade et ce prélude inattendu : un big-band composé d’élèves talentueux, filles et garçons du collège Catts Pressoir, est installé là, dirigé par Gessoit Pierre-Louis.

Nous sommes épatés. Sept (7) saxophones, quatre (4) trompettes ; deux (2) trombones ; une section rythmique composée de quatre (4) percussionnistes, d’un piano et d’une basse. Décidément, Guy Étienne voit les choses en grand. Nous avons le temps de savourer deux morceaux célèbres de latin-jazz : « Cuban mambo» et « Tequila», joué sur un rythme proche du rock ; avec fenêtres d’improvisation pour deux saxophonistes, dont une fille et une trompette. On est émerveillés par tous ces pupitres et leurs partitions, toutes ces sections. L’avenir et la relève sont assurés pour le jazz en Haïti.

Nous avons juste le temps de redescendre rapidement, à l’annonce, en bas sur le podium, du début de la soirée par la M.C. Béatris Compère.

La scène Prestige est superbe dans la cour avec ses projecteurs, montés sur un chassis métallique. Béatris Compère accueille l’assistance, parle du pays à l’honneur cette année, le Brésil, et de la dédicace du festival à feu Herby Widmaier, pionnier du jazz en Haïti. L’ambassadeur du Brésil déclare ouvert le festival, après avoir donné le profil des artistes brésiliens invités. L’ambassadrice de France, Elisabeth Beton Delègue, accompagnée de celui de la Suisse, dans des mots très brefs, annonce le premier groupe qui est franco-suisse : celui du trompettiste français Erik Truffaz.

Erik Truffaz and Co

Le groupe composé du trompettiste et de ses compagnons joue de la musique de style «fusion», très élaborée et plaisante. Le quartette est constitué de Benoit Corbeau (piano et claviers), Christophe Chambert (guitare-basse), Arthur Mateck (batterie) et du leader Eric Truffaz (trompette). Sons naturels et saturés ou électrifiés. Pureté sonore, douceur ou stridence de la trompette, obsession et incantation. Un premier thème est joué, « Koutou», au rythme obstiné souligné au clavier, alors que la batterie donne l’impression d’une mesure impaire dérivant parfois vers le «binaire». Enchaînement d’un second thème au climat similaire avant la prise de parole du trompettiste et leader.

Vient ensuite « Arroyo» ou « Petite Rivière», sorte de 6/8 ou 12/8 avec sa basse obstinée et la trompette à sourdine, le rythme un peu plus souple et familier, le solo mélodieux du piano électrique et ceux de la trompette, de la batterie. On joue un autre morceau de «fusion » binaire avec le très beau jeu percussif du pianiste, et pour finir « Deni-Deni» ou « Petit à petit» en malien, dédié à Toussaint Louverture. L’Exposition est posée et méditative, puis le rythme se précise, animé, évoquant un peu le yanvalou ou une cadence brésilienne au passage.

Le quartette est acclamé sincèrement. De la bonne musique. Du goût pour les ostinatos, riffs et pédales.

Émilie C. Barlow

C’est l’ambassadeur du Canada en Haïti, André Frenette, qui introduit la chanteuse Émilie Claire Barlow dans un sympathique petit «speech» en créole et en français. L’artiste a gagné plusieurs récompenses ou « awards» dans les catégories Juno et Félix. Elle est de plus arrangeuse et comédienne. Émilie Claire Barlow est accompagnée par une pianiste, un contrebassiste, un batteur, un saxophoniste et un guitariste. La chanteuse au talent indéniable et éclatant nous épate dans un swing lent et « bluesy» ; un thème choyé d’Ella Fitzerald et de Dee Dee Bridgewater, exploit à notes chromatiques, progressant par tons parallèles et symétriques avec un rythme impair ; « On a clear day», morceau favori de Frank Sinatra dans une version, un arrangement sur rythme brisé et impair ; un pot-pourri ou medley de bossa-nova où s’enchaînent « La belle sans regrets» de Sting, « Waters of March» de Jobim, et un autre morceau ; un arrangement original en 6/8 « yanvalou» de « Raindrops Keep falling on my head» de Burt Bacharach, grand succès des années 60 et 70 ; une samba-jazz aux paroles anglaises, où l’on a apprécié les dialogues de la guitare et du piano comme les «breaks» de la batterie ; pour finir, un gentil rock and roll, blues rock, où le public est prié de reprendre le refrain d’onomatopées. Le saxophone ténor a émulé parfaitement la vocaliste dans plusieurs morceaux.

Émilie Claire Barlow est une grande et belle voix capable, par mimétisme, de se mettre dans la peau d’une Brésilienne ou d’une Française, par l’accent. Jamais une chanteuse canadienne nous a autant épatés.

Kenny Garett

Le show du saxophoniste alto, Noir américain, a été le clou de la soirée. Sax, piano, contrebasse, batterie, percussions ont conjugé leurs efforts pour notre bonheur. Un répertoire éclectique, mélangeant les genres : du funky-soul ; de la valse en ¾ ou 6/3 lent ; du latin-funk avec un solo de piano très chromatique et une conclusion et citation aussi inattendue qu’humoristique de « Body and soul» ; du Rock-gospel dans la manière des appels du saxo-chanteur et des réponses du public (très negrospiritual) ; du bebop (Be-Bop) ultrarapide en« up tempo».

« Il faut de tout pour faire un monde … musical », semblait dire Kenny Garett, saxophoniste, animateur et showman très avisé, très pragmatique et soucieux de la communion du public.

Kenny Garett a donc magnifiquement bouclé cette soirée de concerts.

Oui, cette ouverture était d’une beauté à vous couper le souffle.

Roland Léonard Auteur
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