Economie 2017 : Situation pas alarmante, mais inquiétante, selon Etzer Émile

L’année 2017 touche à sa fin. C’est le temps des bilans dans tous les secteurs d’activité. Sur le plan économique, la situation n’est pas rose. Seulement 1,2% de croissance, soit la plus faible performance atteinte au niveau de l’économie depuis 2010. Après avoir analysé plusieurs aspects, plusieurs indicateurs, l’économiste Etzer Émile voit en 2017 une année assez inquiétante du point de vue économique, quoique pas alarmante.

Publié le 2017-12-27 | Le Nouvelliste

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Les données ne sont pas produites de manière régulière, ni en quantité adéquate pour dresser un bilan exhaustif de l’activité économique en 2017, explique l’économiste Etzer Émile qui, en analysant certains aspects et indicateurs économiques clés, a pu se permettre une évaluation sommaire de l’économie haïtienne pour l’année 2017.

Promenant son projecteur sur le tableau des opérations financières de l’État, l’économiste constate que, en matière de crédit de déficit budgétaire, seulement pour le mois d’octobre 2017, le gouvernement haïtien a fait un appel au Crédit Net de la BRH atteignant 2.538 milliards de gourdes. Le constat est d’autant plus ahurissant qu’à la même époque, l’année dernière (en octobre 2016), ce montant n’était seulement que de 70 millions de gourdes, soit une croissance de 3525%. Selon l’auteur du dernier ouvrage intitulé « Haïti a choisi de devenir un pays pauvre », ces chiffres sont en contradiction avec le budget national vu que le gouvernement n’y avait pas prévu de financement de la BRH.

Face à cette situation, le professeur Émile, dans un entretien au Nouvelliste, pointe du doigt l’entêtement du gouvernement à investir dans plusieurs programmes à gros financement alors que les ressources disponibles sont très restreintes. La Caravane du changement est un programme très budgétivore alors que les prévisions en termes de bons du Trésor, sur lesquelles le gouvernement a beaucoup misé pour attirer des fonds, se sont révélées nulles au premier trimestre de l’exercice fiscal 2017-2018. Aucune institution financière locale ne s’est manifestée pour acheter ces bons alors que dans le budget, il est prévu des entrées de l’ordre de quatre (4) milliards de gourdes sur l’année fiscale.

Dans les fonds d’urgence estimés à 1,8 milliard de gourdes prévus pour tout l’exercice en cours, près d’un milliard de gourdes ont été déjà utilisées au premier trimestre sans aucune urgence réelle, a indiqué l’économiste, qui pense que le Cash Management tant prôné par l’actuelle administration n’est jusqu’à présent qu’un vœu pieux.

Ces financements par la BRH de crédit gouvernemental joints à d’autres mesures administratives (paiement de carte de crédit en gourdes, alignement achat et vente de devise) tendent à avoir des répercussions sur l’économie parmi lesquelles une surliquidité. Pour pallier ce problème, la BRH a dû intervenir en augmentant le taux de réserve obligatoire. Ce faisant, la banque des banques a considérablement réduit les capacités des institutions financières à offrir du crédit et par ricochet a pénalisé la croissance.

Dans cette conjoncture assez morose, selon M. Émile, le pire à éviter est un décrochage du taux de change qui pourrait repartir à la hausse. « Il faut une négociation de plus haut niveau entre autorité monétaire (BRH) et autorité fiscale et budgétaire (MEF) pour protéger les acquis et éviter un dérapage du taux de change en début d’année. »

Au niveau de l’économie réelle, Etzer Émile a tour à tour analysé les différents indicateurs pour une meilleure présentation de la situation économique au crépuscule de l’année 2017. Se basant sur le taux de croissance de 1% annoncé par le FMI pour l’année finissante, l’économiste a rappelé que cette croissance, en dessous des prévisions, est aussi le plus faible taux enregistré par l’économie depuis 2010, l’année du tremblement de terre, ce qui s’explique en grande partie par Matthew, qui a représenté une perte dans l’ordre de 32% du PIB.

En ce qui a trait à l’inflation, l’analyste a fait une comparaison entre l’année précédente (2016) où la moyenne annuelle de l’inflation était de 13,39% et cette année (2017) où la moyenne est de 14,71%. Une moyenne plus élevée certes, causée entre autres par le passage de Matthew, la hausse du carburant. Qui pis est, souligne M. Émile, la baisse du taux de change enregistrée en début d’été n’a pas entraîné une baisse des prix des produits importés.

« Il convient tout au moins de noter une tendance à la baisse enclenchée depuis septembre 2017 où on est passé d’une inflation en rythme annuel de 15,4% à une inflation de 13,7% en novembre.

Taux de change

Au niveau du taux de change, on a constaté, d’octobre 2016 à octobre 2017, une baisse de 66,32 à 63,32 gourdes pour un dollar. Soit une baisse de 5% du taux de change en un an. A ce sujet, l’analyste a loué le travail exceptionnel réalisé par la BRH pour stabiliser le change. Elle a en effet injecté des dizaines de millions de dollars sur le marché, actionné les bons BRH, mis sur pied le Programme Pro-Croissance orienté vers les secteurs porteurs, et facilité les paiements de cartes de crédit en gourdes.

Secteur externe (import-export)

Toujours aussi préjudiciable pour le pays, le déficit de la balance commerciale a connu en 2017 une hausse de 17% par rapport à 2016, soit de 2 milliards dollars pour les 10 premiers mois. En effet, les importations ont augmenté sur l’année de 11% (hausse import) tandis que les exportations ont baissé de 2%, l’écart s'est donc creusé davantage, selon les constats de l’économiste.

Investissements directs étrangers (IDE)

Évalués à 104 millions de dollars en 2016, les chiffres relatifs aux IDE de 2017 ne sont pas encore officiels. Cependant, l’économiste prévoit une hausse importante par rapport à l’année passée, suite à l’acquisition en avril 2017 de la DINASA par une compagnie étrangère, RUBIS, pour près de 288 millions de dollars, « Donc, on doit s’attendre à un niveau au-dessus de 300 millions sur l’année », prévoit Etzer Emile.

Création d’emplois

« Aucun chiffre officiel n’a encore été communiqué à ce jour en ce qui concerne l’évolution de l’emploi en Haïti pour l’année 2017. Nous ne travaillons pas pour le développement et la croissance économique compte tenu du climat d’accueil et de la promotion que nous faisons pour l’investissement. Les problèmes fonciers constituent de nos jours le principal obstacle à l’investissement », estime l’économiste.

Ainsi, pour résumer la situation économique de 2017, Etzer Émile y voit une situation de faible croissance économique où les ressources publiques sont limitées, les promesses non tenues en termes de création d'emplois, une inflation toujours élevée et un taux de change relativement stable mais fragile.

Malgré tout, il estime que la situation, quoiqu’inquiétante, n’est pas alarmante.

Ainsi, il croit fortement que 2018 peut être bien meilleure avec une meilleure discipline au niveau budgétaire sans catastrophe naturelle majeure et sans crise politique. Mais rien n’est joué, la raréfaction des ressources financières risque de tout hypothéquer et la tendance au financement monétaire entamée en octobre risque d’entraîner un décrochage du taux de change et relancer l’inflation qui a une tendance baissière depuis septembre.

Cyprien L. Gary Auteur
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