Manno Charlemagne : une incarnation de la diversité

Avec le soutien de la mairie de Port-au-Prince, de la Radiotélévision Caraïbes, Anba Zanmann, lieu hebdomadaire de débats sociopolitiques situé à l’angle des rues Dufort et Camélo, rend un hommage particulier à Joseph Emmanuel Charlemagne, l’homme aux multiples contours. Entre rencontres, témoignages, prestations artistiques et délectations de toutes sortes, des confidences se sont livrées sur la nature prolixe de ce personnage controversé dont les seules armes étaient une voix et une guitare.

Publié le 2017-12-22 | Le Nouvelliste

Culture -

Rodolphe «Sonson» Mathurin voit en Manno un homme de son temps

« Notre Manno à nous, comme j’aime souvent le dire, est celui qui nous a accompagnés dans la lutte contre la dictature, qui appelle au travers de ses chansons au comment et au pourquoi des choses. Il est resté celui qui a milité toute sa vie à gauche. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons placé à gauche son effigie tenant sa guitare telle une arme sur l’affiche exposée ici. À l’instar d’autres figures comme Jacques Roumain, René Théodore, Gérard Murat, Loubo… il a su refuser une neutralité depuis son jeune âge étant conscient de son origine. Je précise pour la génération d’aujourd’hui que l’auteur de ''Ban m yon ti limyè" s’était engagé déjà à 15 ans ! Ce mapou qui n’est pas mort à mes yeux est un évènement en ce qu’il a touché avec des expressions différenciées tous les interstices de cette société haïtienne qui reste bien étrange et étrangère à certains. Génie à la voix rare, ce compositeur est capable d’exprimer à la moindre seconde une âme à laquelle peuvent se rattacher les sensibilités les plus diverses.»

Un déconsidéré utile selon Ralph Jean-Baptiste de Café Philo

« Pour moi, Manno incarne les identités meurtrières dont parle Amin Maalouf. Il a été la coqueluche de ceux et celles de sa génération. Il n’était pas intello, marxologisant aux yeux de ces bien-pensants. Il l’aura d’ailleurs compris quand dans maintes de ses compositions musicales il qualifiait leur militance des circonlocutions de lettrés embourgeoisés. Il y a, selon moi, des artistes démunis- comme Manno selon un certain point de vue- et des artistes bien munis comme on en fait l’apologie à longueur de journée. D’un autre côté, je pense que l’être éclaté que fut Manno, tiraillé par des contradictions propres à chacun, lui aura permis de s’ajuster habilement à chaque conjoncture. La préservation de cette subjectivité lucide doit, pour ma part, passer la transmission de ses œuvres dans des lieux de construction comme l’école, les associations et autres structures organisées.»

Kébert Bastien apprend de lui la samba authentique

« C’est de Manno que je tiens le refrain cyclique de la samba. Ce rythme est un type de refrain dans lequel chacun peut à sa manière placer quelques mots à la suite d’une ritournelle. Il a l’art de faire parler les animaux dans ses chansons. En témoignent les divers quolibets qu’il emploie pour qualifier les gens de l’élite économique, politique et intellectuelle de notre pays. N’oublions pas entre autres les compositions de Lyonel Trouillot, de Beethova Obas qu’il a remarquablement interprétées, le support des Widmaier. C’est un Manno polyphonique qui laisse transpirer tout vécu et son parcours dans son expression musicale.»

Une pédagogie du dépassement pour Eliézer «Guezz» Guérismé

« Le départ de Manno aura permis à des individus de générations et sensibilités différentes de témoigner leur affection envers lui à travers la rencontre. De Camille Charlmers, Fritz Jean, Jean Michel Lapin, Wooly St-Louis à Jacques Roc, Bertony Havana, créateur du Guitar Night à Pétion-Ville, tout le monde veut s’approprier sa part de l’héritage de cet ancien édile de Port-au-Prince. Sans oublier les jeunes artistes ici présents et les lakous qu’il chérissait tant. Son doigté associé à son engagement fait de lui un maître dans l’art d’épouser une cause qui allie le politique à l’esthétique.»

Youri Chevry salue la traversée d’un homologue

«Manno Charlemagne est un ami. C’est lui qui m’a d’ailleurs encouragé à concourir pour le poste de maire de Port-au-Prince. En tant que maire de la capitale, je me devais d’honorer la traversée de Manno, non pas son départ, puisqu’il restera vivant dans nos mémoires. J’envisage d’ailleurs de choisir une rue de Port-au-Prince qui portera son nom. Une place spéciale pour l’administration municipale de perpétuer son œuvre. Dans le cadre du carnaval de 2018, la mairie prévoit un traitement spécial à Manno comme cela a été le cas pour d'autres artistes décédés l’année dernière.»

Jenny Williamson Casimir casimirjennywilliamson@gmail.com Auteur
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