L’inutile couac entre Jovenel Moïse et les juges

Publié le 2017-12-15 | Le Nouvelliste

Editorial -

Le président de la République a admis en public avoir nommé des juges réputés corrompus. Cette déclaration faite à Paris devant une assistance haïtienne est une goutte d’eau de plus lâchée dans le verre de la justice par l’exécutif.

Pendant des mois, dans ce qui peut s’apparenter au mépris, le gouvernement, l’administration Moïse-Lafontant a laissé une succession de crises miner le secteur judiciaire. Des grèves, des révocations, des dénonciations ont plu ces derniers temps, la justice n’en est pas sortie grandie, l’exécutif non plus. La bonne marche des institutions ne fait pas bon ménage avec le laxisme.

Pendant la même période, particulièrement pour des questions foncières, huissiers, greffiers, officiers de parquet, juges ont tenu le mauvais rôle dans des accaparements de terrains, dans des vrais-faux procès, dans des affaires de terres. Les propriétaires de la région métropolitaine vivent avec une épée de Damoclès sur la terre : l’acte de justice inique.

La dernière déclaration du chef de l’État, si elle n’étonne pas, ne choque pas moins. Dire que la justice regorge de corrompus aurait été une généralisation guérissable. Reconnaître, quand on est le chef de l’exécutif, avoir en son âme et conscience nommé des juges corrompus interpelle autrement. Cela est même d’une gravité extrême et peut être mis à l’index pour illustrer la déliquescence absolue de notre système judiciaire.

Le président admet que les corrompus lui imposent ses comportements. Que peut-on attendre de bon de la justice ?

En octobre 2017 déjà, le jour de la cérémonie officielle de la reprise des travaux judiciaires, le bâtonnier de l’ordre des avocats et président de la Fédération des barreaux d’Haïti, Me Stanley Gaston, avait tracé au vitriol un portrait peu flatteur pour tous les membres de notre système de justice. Chaque corps avait pris pour son grade. La sévère charge, délivrée en présence des intéressés, avait suscité moins de réactions outragées. Le bâtonnier avait argumenté, n’avait cité personne en particulier, et il a depuis commencé à cataloguer les avocats fautifs.

Le bâtonnier a fait son travail. Il ne s’est pas fait complice de l’ignominie.

Du président de la République, Son Excellence Jovenel Moïse, on en attend pas moins. Le président, en dialogue avec les responsables institutionnels concernés et sans violer les lois en vigueur, doit trouver le moyen de châtier qui mérite de l’être, de demander la tête de ceux qui doivent être écartés, de corriger les dérives. Colmater les brèches. Encourager les ordres, syndicats et associations regroupant les différents corps de métier du système judicaire à accompagner la réforme ou la nécessaire révolution devant changer le visage de la justice haïtienne.

On attend du président qu’il abatte un excellent travail pour mériter son titre d’excellence. Pas qu’il suscite des polémiques qui retarderont les changements, encore moins qu’il nomme des corrompus ou des incompétents.

Le couac entre le président et le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et, au sens le plus large, avec les juges est un épisode inutile. Il n’engendre pas le nécessaire changement. Espérons qu’au moins il provoquera un dialogue transparent et franc au détriment des oranges pourries de la justice !

Frantz Duval
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