Les efforts du président Jovenel Moïse pour renforcer les partis politiques

Cette transition qui n’en finit pas

Publié le 2017-12-06 | Le Nouvelliste

National -

Par Pierre-Raymond DUMAS

Aussi lacunaire ou contestable soit-elle, la loi du 16 janvier 2014 régissant le fonctionnement des partis politiques sur le territoire national est un outil important dans la normalisation de la vie politique en Haïti. Dans le souci d’appliquer cette loi, le président de la République Jovenel Moïse, via le directeur de cabinet, Wilson Laleau, a invité les représentants des partis politiques à participer à une rencontre au Palais national. Évoluant dans une situation postélectorale malaisée, le chef de l’État qui n’y va pas par quatre chemins est persuadé du bien-fondé de sa démarche. Voilà qui est contraire à notre culture partisane.

Lors de cette rencontre organisée le 14 septembre 2017, le président a souligné l’importance du dialogue, qu’il veut être permanent et fructueux avec la classe politique, sur le financement et l’institutionnalisation des partis politiques et sur d’autres questions importantes comme la Caravane du changement, la réalisation des élections, la mise en place du Conseil électoral permanent (CEP), l’organisation des états généraux sectoriels, etc.

L’engagement présidentiel a été tenu. Là est la signature du président Jovenel Moïse : la fidélité à ses promesses de campagne et à ses convictions profondes ainsi que le refus de la facilité qui consiste à mettre ses pieds dans les empreintes de ses prédécesseurs sans chercher à s’arracher à l’immobilisme. Une démarche devant laquelle, il faut bien le dire, la plus grande partie de la classe politique haïtienne a semblé dans un premier temps frappée de stupéfaction, de scepticisme et de méfiance. Dans le pire des cas, on a rejeté, condamné rapidement. Le président Jovenel Moïse n’est pas du genre à reculer devant le défi le plus coutumier en même temps le plus massif. Cela s’appelle, au choix, le courage ou la volonté.

Durant cette rencontre, a été suggérée la mise en place d’un comité de facilitation et de communication. Après consultation des 23 partis politiques présents à la rencontre, un comité ad hoc a pris naissance. Lors d’une deuxième invitation du chef de l’État, le 11 octobre 2017, plus d’une cinquantaine de partis politiques ont répondu à l’appel. Avec fermeté, le président a renouvelé son engagement pour le dialogue et la recherche de consensus. Le comité ad hoc a convié tous les partis politiques, toutes tendances confondues, à une grande rencontre en vue de démarrer les discussions, par moments très animées.

Dans les faits, toutefois, les choses sont plus compliquées. Donc sans trop d’illusions sur les chances de réussite rapide et pérenne. C’est une initiative extrêmement courageuse et délicate pour cette classe politique composée d’esprits chagrins en grande partie, engluée dans des combats et querelles microscopiques alors que le pays est confronté à des enjeux titanesques. Mieux comprendre sa nature ne peut que nous aider. Guidées par une conception guerrière de la politique, les organisations politiques comme Fanmi Lavalas, Pitit Dessalines qui ont boudé ces assises n’arrivent pas jusqu’à présent à digérer, à accepter la victoire électorale de Jovenel Moïse qui apporte dynamisme et pédagogie. Le discours est vrai, direct. Son énergie flirtant avec la franchise agace les uns et plaît aux autres. Aucun de ces partis n’a proposé pacifiquement quoi que ce soit de constructif quant à ce qu’il conviendrait de faire sur les sujets qui déterminent le destin de la nation, sinon par des appels à la violence et au dechoukaj, par des manifestations assorties de casses, par des invectives incroyablement démagogiques et diffamatoires. Remarquez que, depuis 1986, ça a toujours été comme ça, l’opposition. On tente un constant politique. De plus en plus matures, les électeurs ont raison de se désintéresser de cette manière de faire la politique (‘‘femen peyi’’) ; et on peut comprendre qu’ils signifient, par leur sanction ou colère, leur rejet d’une série de partis et candidats incapables de leur proposer un avenir apaisé ou rassurant suivant les règles procédurales du jeu démocratique. Fatigués, exaspérés par leur archaïsme, leur sectarisme et leur passé tyrannique, les électeurs boudent et se vengent dans les urnes. Contre vents et marées.

Orchestrée dans une atmosphère houleuse, la rencontre du vendredi 13 octobre 2017 visait la formalisation du comité et la présentation des résultats des premiers travaux. Après de longues heures de discussions, le comité ad hoc, composé de 7 partis se transforma en Comité de suivi pour le financement et l’institutionnalisation des partis, politiques (COSFIPP), dont la composition est la suivante : LAPEH, ingénieur Mathias Pierre; VERITE, agr. Jean Gué et le sénateur Francenet Denius; KID, Dr Enold Joseph et Me Ronald D’Mézard; PDCH, Marie France Claude; UNIR-HAITI, ingénieur Raoul Pierre Louis et Jacson Thélus; OPL, agr Maurissaint Jean Irvelt Chéry et Francklin Benjamin; PPG18, Wilson Joseph et Mercilus Joseph; CONSORSIUM, Paul Arthur Fleurival et Marc Antoine Destin; PHTK, Liné Balthazar et Roudy Choute. Avec ardeur, dans un souci de bien faire, le comité s’est mis au travail pour conduire sa mission en dépit de nombreuses difficultés. La quête de la concertation multipartite a une première vertu : elle permet au politique contournant l’inanité de la langue de bois; d’avancer ensemble, de bousculer son propre camp. Pour gouverner, il faut savoir se réconcilier (se rapprocher) avec ses rivaux électoraux. Le deuxième bonus de cette voie légale et pacifique de renforcement des partis politiques, c’est le dialogue permanent : œuvrer en faveur de l’institutionnalisation des partis politiques, c’est animer le débat démocratique et prévenir les conflits, les crises. Le président Jovenel Moïse en est conscient. Ce n’est pas forcément pour déplaire à ce jeune entrepreneur, forgé à force de discipline et d’entêtement, qui a su mettre au service du pays sa passion immodérée du débat d’idées, ses dons d’orateur et sa simplicité naturelle.

Cette expérience de travail du COSFIPP, les réflexions faites et les décisions adoptées sur le financement et l’institutionnalisation des partis politiques (forum, dialogue, ateliers) se sont révélées constructives. Il faut par ailleurs saluer tous ces partis – y compris Fanmi Lavalas – qui, depuis ces dernières années, ont résisté (avec leurs maigres ressources souvent) aux divers obstacles pour animer la vie nationale, non sans résultats négatifs parfois, malheureusement. Mais leur existence et leur consolidation sont indispensables pour le pays. L’essentiel est d’avoir un intérêt commun, une vision partagée, un membership collectif, capable de comprendre la nécessité de chercher le consensus dans la prise des décisions dans l’intérêt de tous. Il ne s’agit pas de s’allier à la majorité, mais de trouver le moyen de ramener les voix discordantes, parfois tranchantes, à la raison et d’agir dans le sens des intérêts supérieurs de la nation. Le document-cadre remis le 23 novembre 2017 par le COSFIPP au président Jovenel Moïse contient un certain nombre de recommandations pertinentes. Rien n’est joué.

Dans la continuation du dialogue interpartis, une structure comme le Conseil national des partis politiques ou la Convention des partis politiques devrait être réactivée. Mais comment ? Ces structures devront tenir compte de la conjoncture avec les nouveaux partis et se constituer en espace de dialogue et de discussions. Le dialogue et les discussions porteront sur l’amendement de la loi de 2014, sur la formation et le financement des partis politiques et sur la transformation du décret électoral en une loi permanente régissant le Conseil électoral permanent et l’organisation des élections. N’est-ce pas de la nécessité des réformes dans le secteur politique que l’on a voulu prendre acte ? Et peut-on réformer au bout de près de trois ou quatre ans de pouvoir ? Dans un pays si divisé ?

En clair, les principales recommandations, outre celles relatives au renforcement du système électoral par la création d’un Tribunal électoral permanent, concernent la création d’une entité étatique au sein du Ministère de la Justice et de la Sécurité publique (MSPP), le Centre pour le renforcement et l’institutionnalisation des partis politiques (CRIP), avec la mission de promouvoir et de faciliter l’institutionnalisation de la vie politique en Haïti par l’appui financier public au fonctionnement des partis politiques, par la fourniture de services à ces partis et, en général, par la mise en œuvre de stratégies et de politiques actives de promotion des partis politiques. Sans la mise en place effective et dans un délai très court de ctte structure, le processus de l’application de la loi du 16 janvier 2014 peut être un échec pour la nation haïtienne. Ce n’est, somme toute, pas négligeable.

Pour le président qui possède la vivacité, l’intelligence, l’autorité nécessaires pour avancer, pour faire bouger les forces d’inertie, le plus urgent est le renforcement de la stabilité politique. Sa priorité reste, bien sûr, l’amélioration des conditions de vie de la grande majorité de nos compatriotes. Le terrain doit être déminé. Que Jovenel Moïse, dès le début de sa présidence, consacre toute son attention au renforcement des partis politiques, se voulant apaisant et conciliateur d’abord, débarrassé de toute rancœur électorale, prenne, avec le recul, un sens prometteur, malgré les vieux réflexes adverses. Mais c’est aussi de réconcilier la classe politique avec les principes de l’État de droit, les procédures et les normes démocratiques, tout en réussissant les réformes qu’il avait préconisées lors de sa longue campagne électorale, pour ne pas dire calvaire électoral, comme tout le monde le sait. Rude pari. Cependant, rendu prudent par trop de vicissitudes séculaires, je n’en tire évidemment aucune perspective d’ensemble, aucune conclusion définitive ou hâtive. La poursuite du processus démocratique dans la paix et la lutte contre les origines de la pauvreté et ses séquelles sont à ce prix.

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