La sculpture en Haïti au XXe siècle : une parenthèse nécessaire : Georges Laratte

Mémoire

Publié le 2017-12-05 | Le Nouvelliste

Culture -

Irving Rouse (1913-2006), anthropologue de l’Université Yale, spécialiste du Caribéen ancien, notait qu’au IIe siècle av J-C, chez les habitants d’Ayiti, il y a eu une certaine évolution évidente dans des articles en pierres polies (vases, mortiers et haches) mais dont la décoration restait très naïve. Chez nous, les archéologues professionnels et amateurs connaissent bien les boules lithiques ou sphérolithes que l’on trouve dans les sépultures des civilisations préhistoriques. Elles sont parfaitement rondes, forme obtenue par abrasion et polissage. Elles sont, pour la plupart, en parfait état, ce qui signifie qu’il faut écarter l’idée qu’elles auraient servi de percuteur.

L’une des pierres les plus couramment utilisées par les autochtones était la pierre à savon, de son nom scientifique : «Stéatite». C’est une pierre tendre avec un contenu variable en talc. Il n’est pas étonnant que les boules lithiques faites de pierre à savon aient survécu tout ce temps, car, selon les experts, la pierre à savon résiste bien à l’humidité. La question qui fascine encore est celle-ci : À quoi servaient-elles?

Différentes théories ont été avancées mais ne peuvent pas faire l’objet de cette chronique. La question que nous pouvons cependant poser est : Où en était la tradition de la sculpture de la pierre des populations autochtones avant qu’elle ne soit reprise par un Georges Laratte (1933-), au début des années 70?

On sait que des pierres sculptées par les premiers habitants de l’île se retrouvent dans les temples vodous. Elles sont essentiellement des haches pétaloïdes ou encore des pierres à piler le grain. Mais il n’y a pas de preuves réelles indiquant que la taille de la pierre ait été pratiquée en Haïti depuis cette période préhistorique. Et si en fait il y a eu continuité, alors nous n’en n’avons apparemment rien retenu, d’où l’allure d’originalité qu’a revêtue la sculpture de Georges Laratte. Si donc il a pratiqué ce type de sculpture sans antécédents, comment y est-il parvenu?

Georges Laratte, originaire du Cap-Haïtien, a été tour à tour ou en même temps tailleur, coiffeur et comptable. Il s’était familiarisé avec le modelage de l’argile grâce à des cours dispensés par la Fondation Vincent. En 1957, lorsqu’il fréquentait cette institution, ce sont les Salésiens qui en assumaient la direction avec comme mission d’en faire l‘équivalent, au Cap, de l’École Nationale des Arts et Métiers de Port-au-Prince. On peut donc supposer que ces cours destinaient surtout les apprentis aux techniques de fabrication d’objets d'usage courant: des cruches, des plats, mais aussi des briques, des carreaux et des tuiles. Laratte aurait alors choisi de prendre une autre voie, celle où il pourrait donner libre cours à sa créativité. La réalité est que sa pratique de la poterie n’a pas duré longtemps. Il a déménagé à Port-au-Prince où il s’est lancé dans la sculpture sur bois. Pendant plus de dix ans, il sculpte le bois avec un certain succès. En effet, les boutiques pour touristes lui prennent régulièrement ses petites réalisations.

À Port-au-Prince, il s’était installé à Rivière-Froide. On a longtemps puisé dans cette région les pierres nécessaires à de grands projets de construction dans la capitale. Mais ce n’est apparemment pas l’abondance de pierres qui a véritablement attiré Georges Laratte. Son intérêt subit pour ce matériau ne s’expliquerait que par un rêve dans lequel il aurait reçu la visite d’un personnage lui demandant de choisir une pierre dans le lit de la rivière, et d’en faire sortir l’esprit qui y est enfermé. Depuis ce jour du début des années 1970, il n’a travaillé que la pierre.

Lorsqu’en 1978, il est choisi pour présenter une de ses œuvres à l’exposition «Haitian Art» aux États-Unis, c’est la reconnaissance internationale, mais c’est aussi une découverte qui emballe, une fois de plus, la critique étrangère qui cherche à remonter à de présumées origines pour expliquer l’art haïtien. La pièce présentée à cette exposition était une tête en pierre de la collection du critique américain Selden Rodman. Sur cette pierre ronde et noire, probablement du granite basalte, Laratte avait taillé un visage. Tout de suite, il a fallu comparer cette sculpture avec une pièce équivalente, issue de la tradition Taïno. Cette comparaison qui a fait l’objet d’un texte dans le catalogue de l’exposition n’était pas convaincante, selon moi. Alors, j’ai trouvé une autre pièce qui, à première vue, semblait plus proche de la tête sculptée par Laratte. Pourtant, à en comparer les détails, on peut découvrir qu’elles sont totalement différentes. Il faut préciser que les experts donnent un sens précis à chacun des détails de la tête Taïno.

En passant alors à la comparaison des détails, on voit que les formes sont différentes : ronde d’une part, triangulaire de l’autre. Les yeux chez Laratte sont en forme de grains de café, donc plus proches de ceux trouvés dans le statuaire africain. Ils sont ronds dans la sculpture Taïno comme dans d’autres images taillées par ces autochtones. Le nez est triangulaire, épaté chez Laratte et aquilin dans le visage Taïno. Quant à la bouche, dans la tête de Laratte, elle est fermée par des lèvres bien dessinées alors qu'elle est largement ouverte dans la pièce Taïno. On peut alors difficilement conclure qu’il y a entre les deux un lien de parenté.

Les œuvres que Georges Laratte a produites par la suite rendent l’écart encore plus grand. Dans un premier temps, ses sculptures sont compactes parce que, sans une grande maîtrise du matériau, il est difficile de détacher des parties du corps pour les lancer dans l’espace comme on peut le faire avec le bois. Mieux équipé techniquement, Georges Laratte, comme le font ses contemporains artistes/artisans à travers le monde, est resté dans le strict respect des limites imposées par le matériau. Comme eux, il s’est lancé dans la création de compositions recourbées d’abord, puis cycloïdales, plus difficiles à réaliser. Ces dernières sont alors soumises au polissage à l’aide de papier de verre ou de pierre d'émeri plus dure. Dans le produit fini, il y a alors une meilleure balance des pleins et des vides, notion qui a été développée antérieurement dans cette série sur la sculpture.

Si il est vrai que Georges Laratte a associé irréversiblement son nom à la sculpture de la pierre, il doit aussi être mentionné comme étant un des initiateurs de ce mouvement devenu aujourd’hui «Atis Rezistans» (voir Le Nouvelliste, La genèse d’un mouvement, 2 décembre 2014)

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