Que peut nous apprendre aujourd’hui l’affaire Digicel ?

Publié le 2017-12-06 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Il est actuellement délicat de risquer une évaluation honnête d’une compagnie de téléphonie mobile dont les tentacules financiers assiègent toutes les sphères de la vie sociale. Rappelons, pour les besoins de la cause, que la Digicel intervient entre autres dans l’économique, l’éducatif, l’humanitaire, le culturel (musique, sport, artisanat…).

S’agit-il d’une vraie campagne de réforme de la Digicel dont les premières prestations étaient perçues comme salvatrices au point que celle-ci avait été épargnée par le courroux populaire lors de la période postélectorale de 2006 ? Car, comme l’a appelé de ses vœux la responsable du Service à la clientèle de l’entreprise numéro un du pays, le cœur des consommateurs haïtiens jadis conquis est à prendre de nouveau.

Notre constat, après le visionnement des échanges de la Digicel avec la presse à la télévision, est que la mauvaise performance ou la malperformance de la Digicel ne saura être résorbée et peut donner lieu à des formes partielles et partiales de réponse tant que les plaintes et complaintes, quoique légitimes et nobles, n’auront pas dépassé l’émotionnel.

Le cas de la rencontre du mercredi 28 novembre des responsables de la Digicel avec les représentants de la presse concernant le sort des consommateurs haïtiens est à nos yeux éloquent. A aucun moment on n’a observé ni chez les journalistes ni chez les représentants de la Digicel un état des lieux mobilisant les enquêtes de terrain, travaux de recherche à tout le moins les sondages–cette dernière technique de cueillette de données étant fréquemment sollicitée par les organes de presse – dans la formulation des préoccupations et solutions. Plus d’un pourrait objecter cette assertion pour deux raisons : le caractère contingent de la rencontre puisque cette dernière était surtout destinée à une population de consommateurs lasse de mauvais coups qui attend des réponses pour le moins rassurantes. La seconde raison, subsidiaire à la première, l’heure est aux décisions ponctuelles fort nécessaires, non aux considérations qui risqueraient d’éloigner les bonnes intentions pragmatiques.

En réalité, un souci du bilan objectif de la situation de part et d’autre aura la vertu de faciliter de meilleures pistes de solution car le cas Digicel est problématique –étant donné qu’il s’agit ici d’une conjonction de tensions- c’est-à-dire qu’il n’est pas que consumériste dans le sens où les consommateurs seraient les seuls concernés par la chose Digicel.

Le cas Digicel est aujourd’hui économique parce qu’un dommage majeur en son sein peut se révéler considérablement préjudiciable à la majorité des Haïtiens ; politique en ce que cette dernière peut subrepticement gouverner les consciences collectives (on songe surtout aux appels instantanés de certains candidats vers nos téléphones portables payés par ces derniers sous le couvert d’une certaine modernité dans leurs stratégies de campagne mais qui constituent une atteinte aux libertés publiques) ; culturel par rapport à l’insouciance de l’État quant à la définition de l’identité nationale à travers la planification, l’organisation et la conduite des activités dites culturelles. La Digicel devient ainsi le bon Samaritain vers qui se tourner, l’État étant absent.

Le cas Digicel est enfin écologique parce qu’aucun débat n’est jusqu’à maintenant engagé sur la nature des conséquences biologiques, agricoles ou tectoniques de certains appareils de la première compagnie de téléphonie mobile du pays en raison de leur radioactivité ou la détermination idéale de leur emplacement.

C’est pourquoi de simples exigences qui n’obéissent qu’à des logiques de marché ne peuvent que très partiellement résorber les déficits et réparer les torts commis par une entreprise vis-à-vis de laquelle l’ensemble des institutions haïtiennes (politique, culturelle ou économique) ne font pas le poids tant est totale son envergure sur le territoire national. Au risque de faire de cette initiative une comédie, profitons-en pour poser enfin le problème des télécommunications dans un pays où la technologie atrophie les bénéficiaires au lieu de les rendre maitres de leur destin.

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