Haïti : la République du mépris

Publié le 2017-12-01 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Je trouve que c’est très curieux non seulement pour le lecteur, mais aussi pour l’auteur de cet article de ne pas trouver mieux que le mot «mépris» en vue de caractériser non pas tant ce pays qui nous est si cher à tous et à toutes, mais plutôt pour nommer ce qui, pendant les dix ou vingt dernières années, tendrait à caractériser le vivre-ensemble. Je dois avouer toutefois que j’ai quand même fouillé dans ma mémoire pour trouver qu’un écrivain de la trempe d’Alberto Moravia a fait du mépris le titre de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Le Mépris, paru en 1954, a été adapté au cinéma par le grand Jean-Luc Godard en 1963. Je pense que ce livre - bien italien - ainsi que le film peuvent aisément nous plonger dans les racines de ce mal qu’est le mépris dont souffre la société haïtienne.

Par ailleurs, si dans son livre «Le pays en dehors» Gérard Barthélemy pointe du doigt l’exclusion et la négation comme les conditions dans lesquelles des structures séculaires ont maintenu tout un pan de la population haïtienne, allant jusqu’à leur nier tout statut de citoyen, il me semble tout-à-fait plausible d’attirer l’attention de mes concitoyens et concitoyennes sur le fait que nous nous sommes amusés, pendant ces dernières années, à organiser notre vie en société autour de ce que j’appellerais le mépris de l’autre, l’humiliation. Ce qui est une aberration même de toute vie en société.

Si autrefois c’était les paysans (gros orteil), les analphabètes, les personnes ayant un handicap (grossièrement désignées kokobe), les homosexuels, les pauvres qui étaient les véritables cibles de ce mépris, aujourd’hui cela devient une façon de faire et d’exister qui se loge dans les soubassements les plus cachés de notre culture. Quand vous arrivez dans certains magasins de certains quartiers de Port-au-Prince, si vous êtes attentifs, vous allez vous rendre compte que vous êtes scrutés à la loupe avant même qu’on vous adresse la parole, pour s’enquérir du motif de votre présence. Dans certains ministères, votre seule présence constitue un motif de nuisance dont il faudrait se débarrasser au plus vite. Dans certaines institutions privées ou publiques, l’utilisation de la langue créole - cette extraordinaire langue dont on arrive très difficilement à discerner l’acuité des images - suffit pour vous attirer les foudres du mépris et de la discrimination, comme s’il s’agissait d’un péché mortel.

À un autre niveau, je voudrais souligner deux autres faits qui m’ont beaucoup fait réfléchir ces derniers temps et sur lesquels je n’ai jamais eu cesse d’attirer le regard de mes étudiants. Si nous portons un deuxième regard sur la manière dont nous conduisons dans les «grandes villes» du pays, nous pouvons tout de suite nous rendre à l’évidence que c’est le mépris qui commande à nos actions et nos rapports les uns avec les autres. Jadis, quand une voiture tombait en panne, on remuait ciel et terre pour dégager la voie publique aux fins de ne pas pénaliser les autres usagers. Aujourd’hui, toute la République peut mourir et cela ne nous dérange en rien. Il faut toutefois souligner aussi qu’avant, c’était tout le monde qui prêtait une main solidaire; ce que nous avons cessé de faire il y a longtemps. Je voudrais aussi citer un autre scénario en exemple: les écoles. Surtout les écoles privées. Si vous parcourez la capitale, de Bourdon au Champ de Mars, de Pacot à Christ-Roi entre 6h30 et 8h00 et de 15h à17h, vous allez tout de suite remarquer que les écoles bloquent systématiquement la ville. Toutes ces «bonnes écoles» ont été pensées au grand dam des citoyens et citoyennes qui s’aperçoivent difficilement du mépris dont ils sont objet. Impossible de circuler dans les zones susmentionnées. Les bonnes sœurs et les bons frères et pères n'ont jamais pensé à aménager un espace à l’intérieur de leurs établissements trop précieux, de telle manière que leurs activités – ô combien louables – ne nuisent pas trop au vivre-ensemble. Cela m’étonne toujours qu’aucune réflexion n’a été jusqu’ici orchestrée autour de la localisation de nos écoles. L’État, étant démissionnaire et pouvant être considéré comme le grand organisateur du mépris, n’a jamais pensé à réguler le fonctionnement du secteur éducatif. D’autres ont déjà réagi sur la présence de discothèques, d’églises et de voisins pour qui nos besoins de silence, de repos et de calme relèvent carrément de la folie. Donc, je vous en fais grâce.

Je signale enfin que dans mon commerce, surtout avec les jeunes dans ma tâche de professeur et d’éducateur, j’ai pu constater que la politique du mépris et d’humiliation, que nous avons menée à tous les niveaux de la vie sociale, a eu pour résultats la violence et l’aigreur. Notre politique de mépris et d’exclusion a engendré pendant ces dernières décennies des générations de jeunes hommes et de jeunes femmes frustrés et aigris qui ne pensent qu’à la violence comme seul et unique moyen d’exprimer leur besoin de reconnaissance et de faire entendre leur voix. Ce qui se passe dans nos différentes facultés et dans nos rues peut être assimilé à un pâle symptôme de ce constat. Je termine en disant qu’il est grand temps qu’on puisse commencer à penser et à envisager la refonte de notre vivre-ensemble non pas sur les déliquescentes ruines du mépris et de l’humiliation, mais plutôt sur le roc du respect profond de l’autre, de sa reconnaissance, de son désir de silence et son besoin de liberté et de beauté. La construction d’une autre société passe irrémédiablement par la compréhension et la réalisation que toute personne est sacrée et exige révérence et respect. L’amour et le respect de l’autre doivent progressivement se substituer au mépris et à l’humiliation qui sont en directe contradiction avec la dignité de la personne humaine, de toute personne. Alors cesserons-nous de nous agenouiller devant le dieu argent, et alors seulement commencerons-nous à revendiquer d’une seule voix la sacralité et l’unicité de toute vie.

Jean Denis SAINT-FÉLIX, S.J., Ph. D Washington, D.C Novembre 2017 Auteur

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