Jour 3: c'est la nation haïtienne qui reste à construire

REGARDS

Publié le 2017-08-17 | Le Nouvelliste

National -

JOUR 2 1/2

La frontière

En passant de la chasse à l'agriculture, l'homme s'attacha à la terre. Il devint sédentaire. De là lui est venue l’idée de possession et de délimitation. Les frontières étaient nées. C’était il y a longtemps, le néolithique.

Haïti et la République dominicaine et d'autres puissances ont défini une frontière. Longue de 360 km, il s'agit d'un filtre aléatoire qui laisse passer à débit irrégulier. Tout dépend des Dominicains, ou plutôt des groupes d’intérêt qui mènent le bal. Depuis une vingtaine d’années, on y danse le merengue et la bachata, Haïti est en décadence.

Nous, humains, sommes naturellement portés vers la transgression des barrières. Ceci grâce à notre essence divine et de l'UN indivisible qui nous anime. Nous organisons des voyages dans ces espaces dits étrangers. Les peuples établissent des chaînes de solidarité qui dépassent les limites étatiques et culturelles. Ils entreprennent des actions collectives: jeux sportifs où le monde est réduit à un village. Nous faisons la promotion des manifestations artistiques où la musique, la peinture, la littérature nous font transcender nos peurs acquises pour embrasser la fraternité. Et comme dans la nuit des temps, l'Amour triomphe de la Peur.

Les Haïtiens connaissent les rites de passage. La frontière est un espace hostile et familier à la fois. On y pénètre avec la complicité achetée des chefs dominicains.

Les frontières entretiennent l'illusion de la séparation et le mirage de la protection. Nous vivons tels des adolescents s'imaginant, enfermés dans leur chambre à l'abri du monde adulte, maîtres de leur territoire. Les Américains ne parlent-ils pas de "Homeland Security"? C'est Obelix qui a raison, ils sont fous ces Ricains.

Tout de suite, après la douane, c'est la ville de Dajabon. Au fait, les deux villes ne sont séparées que par la rivière Massacre. De ce côté, les rues sont mieux tracées et beaucoup plus propres qu'à Ouanaminthe. La vie y semble plus sereine. Pas de vrombissement de moteur, pas de klaxon et surtout pas de sirène. À quand une journée sans sirène et sans klaxon à Port-au-Prince?

Il est passé 4 heures. Le soleil est déjà loin vers l'ouest. Nous nous enfonçons dans la moiteur de la ville. Les rideaux de fer baissent une à une. La "Fiesta del sabado" s'annonce. Une lente fébrilité s'installe. Les hommes portent la barbe, elle est tracée et propre, comme les rues de cette ville. Les femmes ont presque toutes un voile capillaire qui gardera les cheveux en ordre jusqu'au dévoilement final, quelques minutes avant la sortie, pour le bonheur des yeux du fiancé. Cette femme sur la mobylette est accompagnée de sa fille qui, elle, tient fermement une boîte de pizza. Une monoparentale qui n'a pas eu le temps de préparer le souper. Des adolescentes déambulent la tête enfouie dans des sacs.

Elles s’arrêtent de temps en temps, pour éviter un passant, à contresens, ou pour mieux s'orienter. Elles se congratulent et se félicitent, leurs achats ont valu la peine. Deux jeunes hommes, fiers de leur coupe sport et de leurs lunettes de soleil, regardent en leur direction, les filles se font désirer. C'est l'âge des caprices. Un sexagénaire traverse la rue, comme s'il avait l’éternité devant lui. Patiemment et d'un accord tacite, les automobilistes des deux sens lui accordent la priorité. Le temps s'immobilise. Le verbe vivre semble être conjugué à l'unisson, au présent de l'indicatif, par dix millions de Dominicains.

L'affiche indique 8h, j'arrive à 10h. Je suis malgré tout en avance. Le spectacle binational, en l'honneur des deux peuples, ne commencera pas avant minuit. Je sors profiter de la fraîcheur caressante de la nuit. Je prends position près de l’entrée du night club. J'observe les fêtards. Ils vont dans toutes les directions. Je suis dans Dajabon, une ville quelconque de la République dominicaine et je me croirais à Pétion-Ville. Une large classe moyenne et la réduction de la pauvreté extrême donnent l'illusoire impression d'abondance et de luxe. Pourtant, amigo, je suis dans une petite ville frontalière peuplée de paysans et d'ouvriers.

Juste en face de moi, de l'autre côté de la rue, un parc. J'en ai repéré au moins trois, depuis notre arrivée, et je n'ai pas fait le tour complet. Les Dominicains ont une conscience écologique très prononcée. Ce n'est pas biologique mais culturel, donc une question de valeurs et d’éducation. Dans ce parc, une anomalie attire plus mon attention que le majestueux arrangement floral. La présence d'une dizaine de jeunes, des garçons de moins de 14 ans, mal coiffés, portant des vêtements trop amples ou trop étroits, mal chaussés. Des enfants de rue haïtiens. Nous les appelons "kokorat", "grapyay", chez nous.

Évidemment, ils ne sont pas arrivés par Caribe Tour et ne sont pas là pour les sites touristiques.

La curiosité mêlée à un appel du cœur, je traverse la rue pour les rejoindre. Leurs rires , leur insouciance, leur spontanéité, leur douceur m'attendrissent et m’émeuvent. Je les vois prisonniers du cercle infernal de la pauvreté et ils ont l'air si libres.

- "Vous êtes d’Haïti?", demandé-je, sachant déjà la réponse.

Ils me répondirent, sans me fixer.

-"Où sont vos parents? "

Certains avaient rompu les liens, d'autres ne semblaient pas sûrs de leur réponse.

- "Je vois que vous fuyez dès que vous voyez la police, avez-vous peur d'eux?"

-"Bof! on se fera arrêter, et ils nous relâcheront, demain vers 8h."

-"Que faites-vous à votre âge dans la rue?"

- "Mais, nous sommes la rue..."

Nous sommes la rue... Cette réponse m'atteint comme un uppercut. Je fus mis K.O.!

Ils font effectivement corps avec la rue. À Port-au-Prince, au Cap, à Dajabon ou ailleurs. Ils sont les pissenlits dans un jardin, nuisibles mais tolérés. Ils se confondent avec leur peau d’ébène dans la noirceur. Leur peau c'est leur camouflage dans la nuit, pour fuir les policiers. Mais incapables de rire, malgré le pire, la blancheur de leurs dents les trahira. Le rire est un phénomène vital qui nous pousse à regarder au-delà du réel et ouvre le champ des possibles.

JOUR 3...

Dernière journée du rallye. Un brin de mélancolie m’étreint, ce dimanche matin. Nous allons longer la frontière pour arriver à Pedernales avant la fermeture vers 5h, et traverser à Belladères.

Notre hôtel se trouve à seulement 8 km du centre-ville, mais c'est déjà la campagne. Des vaches. Des fermes. Même une fromagerie. Tout est organisé, institutionnalisé. À ma gauche devant un édifice saumon, une pancarte: Escuela Agricola de Dajabon.

À un tournant, dans une zone semi-résidentielle, en plein cœur de la ville, deux marchandes sortant de nulle part. Les étals anarchiques, un maigre butin de fruits et légumes. Un copier-coller d'une scène de misère haïtienne, dans l'environnement aseptisé de la République dominicaine.

Cette superposition rejoint le concept de Jean Marie Théodat de la double insularité. Ce concept développé, pour présenter cet écart entre les deux pays.

La différence frappante de niveaux de développements sera permanente et nous accompagnera jusqu’à Pedernales, en passant par Capotillo, Elias Pina, Pedro Santana, Tilori, etc.

Pourtant, les deux pays ont eu à combattre les mêmes puissances coloniales et impérialistes, après avoir chassé les Espagnols d'un côté et les Français de l'autre.

-Deux occupations américaines; 1915 et 1994, en Haïti ; 1916 et 1965 pour la République dominicaine.

-Ils ont eu à faire face aux mêmes démons de la division et de la lutte de pouvoir fratricide. Haïti a connu des coups d’État, des gouvernements provisoires et des luttes intestines jusqu'au début du XXIe siècle. Les Dominicains ont eu un parcours similaire jusqu'aux années 90. Ils ont même connu une période où se sont succédé 15 présidents, en 16 ans.

La différence entre les deux peuples est d'abord entre les sociétés civiles qui occupent chaque territoire. J'ai souvent répété dans mes textes, dans cette chronique que l'erreur vient de l'acte original de reproduire le système colonial esclavagiste, plutôt que de défendre l’idée d'un État-nation. Nous ne nous sommes jamais préoccupés des masses éparpillées dans les mornes et les campagnes. Au contraire, nous nous sommes contentés de nous reproduire dans les quelques villes construites par les colons et nous vautrant dans une suffisance sotte et stérile. Le progrès et le développement n'ont jamais été un projet collectif planifié.

J'ai vu lors de ce rallye des centaines de gens qui vivent dans les mêmes conditions que l'empereur Dessalines et le roi Christophe ou du Papa "Bon cœur" Pétion. J'ai vu à 15 km de Tilori des enfants qui n'ont jamais connu une salle de classe, des femmes pour lesquelles l'accouchement est un saut périlleux. Je me rappelle encore ce vieillard en haillons assis sous un manguier dénudé devant une hutte qui ne peut tromper ni pluie, ni soleil. Le seul emblème de modernité était le vieux chandail à l'effigie de Nike. Ces gens à l’orée de la frontière sur environ 100 km n'ont pas vu un chef haïtien depuis des lustres. D'ailleurs ce sont les seuls endroits du pays où nous n'avons pas de murs salis par les photos de candidats puisqu’ils ne sont jamais venus solliciter, ne serait-ce que le vote de ces communautés. Ces gens sont, depuis longtemps, portés disparus, on a arrêté les recherches, depuis 1804.

Les élites dominicaines se sont toujours intéressées à leur pays, contrairement à nous, sauf quelques exceptions. Les envahisseurs américains ont été combattus par le peuple, en R.D. comme en Haïti. La différence est qu’après la capitulation, les élites politiques, intellectuelles et économiques ne se sont pas contentées de négocier, seulement, en leurs noms ou pour leurs seuls intérêts claniques... ils ont également protégé les intérêts de la nation, en demandant et en obtenant des envahisseurs la construction des routes du pays, l'assainissement de l’économie et la baisse de la dette nationale, la construction d'une industrie nationale. Les américains n’étant pas des enfants de chœur, ils ont eu la part du lion mais le peuple dominicain a obtenu un élan qui lui a permis de progresser. Ils ont la conscience de leur «dominicanité» tandis que nous n'avons pas poussé la notion d' «haitianité». Nous n'avons pas d’identité nationale.

Bien sûr de manière démagogique, on fait appel à l’Afrique, la négritude, l’épopée de 1804, la bravoure de Péralte, la fierté christophienne, l’héritage dessalinien, etc. Mais ça ne dépasse pas le temps d'une campagne électorale ou d'un discours de 18 Mai ou d'un d'un 18 Novembre.

Traverser la frontière et rendez-vous à Capotillo voir le site du Mémorial de la "Restauration 1865", et vous verrez ce que cela veut dire un monument historique érigé en l'honneur de leurs héros et en hommage à leur histoire, ensuite, allez au Cap-Haïtien, pour aller visiter Vertières.

Deux noms sont à retenir, pour comprendre la différence entre les deux pays : Trujillo, Balaguer. Trujillo était, certes, un sanguinaire et un despote qui volait l'argent de son peuple. Mais il était traversé d'une vision progressiste et moderniste. Durant ses trente ans de règne il réalisa:

-Balaguer fit la préparation des barrages hydroélectriques, Balaguer les a construits plus tard, sous son mandat. ( Continuité de l’État, plan de développement sur plusieurs décennies)

- Des 1927, Trujillo incite les chambres de commerce et l’État dominicain à l'achat de terres qui seront transformées en réserve forestière. En 1934, Trujillo instaura une garde forestière pour protéger les forêts. En 1992, Balaguer ferme toutes les scieries. Il importe le propane et le gaz naturel liquide pour combattre la coupe du bois. Balaguer imposa avec plus ou moins de succès de lourdes taxes aux compagnies minières, ce qui fut une source de devises importante pour réaliser le virage socio-économique qui nous étonne tant.

-Balaguer et les élites dominicaines croient en un seul peuple dominicain, malgré les écarts sociaux qui sont visibles et une répartition des richesses inéquitable. Toutefois, l’éducation pour tous est une réalité. Et les réalisations spectaculaires et ambitieuses comme l'Aquarium de Santo Domingo, le jardin botanique, le musée d'histoire naturelle, la reconstruction du zoo national sont des réalisations de biens publics qui participent à l’épanouissement et à l’émancipation de tous les Dominicains. Combien d'espaces publics fréquentés par les différentes couches de la population avons-nous, en Haïti? Les cimetières, peut-être?

Nous devrions arrêter de nous mettre à genoux devant nos présidents qui ameutent les médias pour inaugurer un marché public, un pont de 300 mètres, ou une place publique. C'est banaliser les grands bâtisseurs de cette nation.

Rendons au peuple haïtien sa dignité. Maslow, un psychologue, a établi une théorie de la pyramide des besoins qui explique que si nous sommes au stade primaire de la satisfaction des besoins vitaux, nous pouvons difficilement nous élever à un niveau plus élevé que l'animal qui est constamment contraint de trouver sa nourriture.

Les élites comme les masses se sont constamment tournées vers des solutions individuelles à nos problèmes collectifs. Ériger des murs, s'armer jusqu'aux dents ou avoir une armée pour se protéger. Les masses ont choisi la fuite vers les pays étrangers, la squatterisation des terres. Peut-être que le moment est venu pour arrêter notre effondrement et ériger une nation après avoir conquis durement un pays.

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