Hommage

En mémoire de Jean Claude Fignolé

Publié le 2017-07-14 | Le Nouvelliste

Culture -

J’ai connu Jean Claude Fignolé à la revue Le Petit Samedi Soir (PSS) que je venais d’intégrer juste après mon baccalauréat. Invité par Dieudonné Fardin à collaborer à la revue et à animer la rubrique politique internationale comme son principal rédacteur, j’ai un temps hésité avant de me lancer dans cette aventure sachant que mon prédécesseur à cette rubrique n’était autre que Jean Claude Fignolé. Il s’était bâti une solide réputation de commentateur et d’analyste des évènements de la politique internationale. Il était connu comme un grand professeur, critique littéraire, membre du mouvement spiraliste avec Frank Etienne et René Philoctète. Aux Ateliers Fardin, on parlait de lui avec le plus grand respect. Il incarnait l’image d’un intellectuel rigoureux, étranger aux petites concessions et à la paresse qui caractérise parfois le milieu. Il existait à cette époque chez les Fardin à Fontamara une géographie originale : ceux qui fréquentaient le premier étage du bâtiment et qui avaient accès au salon avaient pour nom Frank Etienne, Jean Claude Fignolé, Jacquelin Dolcé entre autres et au rez-de-chaussée, contingent aux imprimantes, on trouvait les jeunes fraîchement lancés dans l’aventure journalistique et qui s’appelaient Gasner Raymond, Jean Robert Hérard, Pierre Clitandre, Carl Henry Guiteau, Guerty Aimé, Michel Doresca, Alix Damour, l’auteur de ces lignes et un jeune légèrement plus âgé que nous, le futur membre de l’Académie française, Dany Laferrière, qui aimait fréquenter la cour des grands et passait ainsi d’un espace à l’autre avec l’audace et l’irrévérence du jeune journaliste qui allait introduire une rubrique pleine d’intelligence et d’insolence consacrée à des portraits de personnalités connues. Et puis, il y avait avec nous Emile Célestin Mégie, qui tissait patiemment le lien entre les deux générations et travaillait assidument à l’éclosion d’une littérature créole. On disait aussi de Jean Claude Fignolé qu’il avait la dent dure, ce qu’il prouva dans sa critique fulgurante mais très argumentée du « Gouverneurs de la rosée » de Roumain alors que presque tout le monde, à la faveur du film tourné par Maurice Failevic sur ce roman, était dans l’enchantement de l’esthétique et du style roumainiens. Jeune journaliste fraîchement sorti du monde de ses classiques scolaires et des cours de littérature de Fardin, qui à cette époque adhérait au dandysme (veste à carreaux, cravate de couleur vive), je m’insurgeai contre cette attaque de l’œuvre que je jugeais particulièrement inappropriée parce qu’elle lui imposait à mon avis une clef de lecture trop « idéologisée », en faisant, sous couvert d’une lecture radicale de Gouverneur de la Rosée, payer à l’auteur ses origines bourgeoises. L’article que j’avais publié dans le PSS, en réponse à la critique de Fignolé, était truffé de maladresses de jeunesse mais il renforça mon intérêt pour Jacques Roumain et du même coup pour l’œuvre de Jean Claude Fignolé qui n’avait pas encore pris son envol avec la publication de ses deux premiers romans, « Les possédés de la pleine lune (1987) » et « Aube tranquille » (1990). Les jeunes de ma génération intéressés à la littérature étaient tout à fait désarmés face à cette œuvre qui se déployait devant nous, sans l’attache indigéniste dont il s’écartait d’ailleurs et sans la trace explicite de la spirale à laquelle Jean Claude Fignolé avait souscrit avec Frank Etienne et René Philoctète. On savait que les écrivains spiralistes étaient férus de théories littéraires modernes, qu’ils fréquentaient assidûment les formalistes russes, les structuralistes et Tel Quel mais la trace de ces lectures n’était pas directement visible dans leurs œuvres. Jean Claude Fignolé se méfiait des théories qui prônaient la déconstruction du sujet dans la fiction, il y voyait un piège dans lequel les littératures du Tiers-Monde devaient éviter de tomber. Il prônait de préférence l’éclatement du récit, le roman total et le mélange des genres tout en ne négligeant l’ambitieux travail des formes. Nous étions tous fascinés par sa capacité à naviguer entre les eaux, entre la rigoureuse vocation de l’écriture et les multiples expériences qu’il avait embrassées. Très tôt, alors que Port-au-Prince était encore une ville attrayante et offrait aux jeunes que nous étions, malgré la dictature, un horizon de rêves avec ses vingt-cinq salles de ciné, le théâtre de Frank Etienne, de K-Plim et de Rodrigue Monftleury, la musique de Manno et de Marco, des espaces bohémiens et vagabonds, Jean Claude Fignolé, provincial impénitent, prit très tôt la décision de lui tourner le dos, de prendre la mer et de regagner sa Grande-Anse natale d’où il nous revenait avec une énergie renouvelée. Jean Claude Fignolé se méfiait donc de la ville. Comme tous les membres de l’Ecole spiraliste, il se méfiait aussi des séjours à l’étranger. La mort de Fignolé m’a surpris en train de relire son texte théorique : « Vœu de voyage et intention romanesque » (1974) dans lequel il interroge l’appel du large ou l’exigence d’exil qui caractérise depuis toujours les écrivains haïtiens. Je relis ce livre avec l’intention de le mettre en parallèle avec le livre de Yannick Lahens publié sur le même sujet, « L’Ancrage et la Fuite, l’Ecrivain haïtien » (1990) dans un effort de réflexion sur le cosmopolitisme haïtien contemporain. Les deux textes appréhendent une situation où les catégories classiques du dedans et de l‘ailleurs sont bouleversées au profit d’une conception où les espaces sont éclatés et où l’écrivain navigue désormais entre le local et le global. Jean Claude Fignolé adoptait sur toutes ces questions des positions très tranchées qui frisaient un nationalisme culturel exacerbé. Je regrette de n’avoir pas cherché à savoir s’il avait gardé au soir de sa vie les mêmes positions où si les sirènes de la globalisation avaient réussi à tempérer la virulence de sa critique.

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