Jean-Claude Fignolé, écrivain, homme des grands larges, nous a quittés

Publié le 2017-07-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Jean-Claude Fignolé était un grand écrivain, un critique littéraire de grande envergure, un homme exigeant, passionné des causes qu’il avait choisies. Il avait mauvais caractère, mais quand on a du caractère, il faut l’avoir mauvais. Il est décédé d’une crise cardiaque foudroyante le mardi 11 juillet, à Port-au-Prince. Il avait 76 ans. J-C Fignolé aimait la mer, les bateaux de plaisance et croyait dans la force de travail, la bonne volonté des hommes et des femmes et leur capacité à agir sur leur environnement, à prendre en main leur destinée. Jean-Claude Fignolé savait choisir la marge, la solitude, pour mieux regarder et interpréter le monde. Pendant des années, il s’est occupé de projets de développement touristique. Il a été maire des Abricots de 2006 à 2012. Ce choix l’a éloigné des publications (de l’écriture ?), des rencontres littéraires, de ces routes sur lesquelles on croise les écrivains qui ont, comme on dit si bien, « une actualité ». Mais l’actualité de Jean-Claude Fignolé était vive et vivante. Il habitait loin des centres, mais était resté « un centre », il était celui qu’on ne pouvait ne pas évoquer quand on parlait de littérature haïtienne et caraïbéenne ; et comme critique littéraire, celui qui prenait le risque de ne pas faire foule, de ne pas applaudir ce qui faisait l’unanimité. Son essai publié aux Éditions Fardin en 1974 « Sur Gouverneurs de la rosée : hypothèse de travail dans une perspective spiraliste » lui a valu bien des désaccords, mais il a assumé jusqu’au bout son analyse réservée de ce livre au succès mondial. Beaucoup se souviennent encore du face-à-face qu’il a eu avec l’écrivain français Régis Debray à l’Institut français qui se trouvait alors au Bicentenaire ; l’homme bien ancré dans ses opinions, d’une incroyable érudition et d’une grande culture n’avait pas démérité. Jean-Claude Fignolé était un écrivain et un penseur, il avait des choses à dire, il pouvait construire et défendre des théories. Quoiqu’issu d’un milieu très modeste, comme René Philoctète et Frankétienne, comme la grande majorité des écrivains de notre pays, il ne vendait pas la misère dans les débats autour de la littérature et de l’écriture. Il n’a même jamais parlé de sa mère. Il avait acquis un savoir, un savoir-faire, un savoir-dire, un savoir-être qui avaient rendu sa personne et son œuvre admirables. Il faut dire que la misère était moins « vendeur » dans la littérature à une époque. L’auteur de « Les possédés de la pleine lune » n’était pas paternel, mais il était généreux. Il croyait au talent et quand il le décelait, il donnait de son temps, de son énergie. Il a souvent accepté de lire des textes pour d’autres écrivains entre deux obligations d’édile des Abricots. J-C Fignolé a mis toute l’énergie des dernières années de sa vie aux Abricots, pas seulement parce qu’il n’aimait pas Port-au-Prince, qu’il trouvait sale, anxiogène et aussi un endroit où l’on pouvait mourir plus facilement que dans la Grand’Anse - il n’avait pas tout à fait tort, il est mort à Port-au-Prince -. Il voulait transformer les Abricots en un village « charter », un exemple qui pourrait inspirer les autres villages d’Haïti. En route pour un festival de littérature en France en 2008, après la publication de « Une heure pour l’éternité », il a rebroussé chemin parce qu’on annonçait un mauvais temps sur la Grand’Anse. Le maire ne peut pas être absent en cas de catastrophe, avait-il dit, le plus sérieusement du monde. Il avait dit au journal Le Monde en avril 2008 en avoir assez du va-et-vient entre littérature et politique, qu’il connaissait assez son pays, mais pas son peuple et qu’il était allé vers lui dans un face-à-face qui permet de donner corps à des fantasmes que, depuis deux cents ans, les écrivains se posaient en porte-parole du peuple, alors que demeure la barrière de la langue et qu’il avait préféré la notion de responsabilité à celle d’engagement typiquement française. L’aventure de Fignolé comme maire des Abricots n’a pas totalement payé, même s’il y a laissé beaucoup de réalisations. À la fin, on a tenté de l’assassiner, on l’y a chassé et il s’est réfugié à Pestel. Jean-Claude Fignolé, René Philoctète et Frankétienne ont inventé la « Spirale », genre littéraire que Frankétienne a défini, dans un entretien paru, en 2015, dans la revue « Repère » de la Bibliothèque nationale d’Haïti, comme « l’enchevêtrement de la diversité dans une unité miraculeuse ». Dans le documentaire d’Arnold Antonin, paru en 2015, consacré à Frankétienne, Jean-Claude Fignolé a ouvertement pris ses distances par rapport à la spirale tout en expliquant que l’idée leur était venue en lisant un écrivain guatémaltèque qui avait argué que tout était spirale. Selon Jean-Claude Fignolé, Frankétienne était devenu à lui tout seul ce genre littéraire. En soixante-seize ans, Jean-Claude Fignolé a traversé beaucoup de vies. Professeur, directeur d’école, critique littéraire, entrepreneur, politique, écrivain, chroniqueur au journal Le Nouvelliste. Il était implacable dans sa chronique « Rompre le silence » qu’il a tenu pendant presque dix ans dans le journal Le Nouvelliste. C’était un pessimiste actif qui allait au bout de ses idées. Il aimait la vie et aimait prendre des risques. Son talent était supporté par une audace inouïe. Dans « Les possédés de la pleine lune » paru aux Éditions du Seuil à Paris en 1987, Fignolé réussit un mélange extraordinaire où la prose, le conte et la poésie sont mis en même temps au service du récit. Le professeur Yves Chemla dit du deuxième roman de Fignolé, « Aube tranquille », qu’il donne à comprendre comment le réel haïtien est fondé, dès ses origines, sur une fracture : la société haïtienne est le produit de la haine engendrée par la légitimation de l'esclavage. Jean-Claude Fignolé a beaucoup travaillé, beaucoup interrogé l’histoire haïtienne. « Moi, Toussaint Louverture… avec la plume complice de l’auteur », paru aux Éditions Plume et encre à Montréal en 2004, est un livre coup de poing. On peut s’étonner treize ans après qu’on n’en ait pas plus parlé, tant Toussaint Louverture, le narrateur de cette autobiographie fictive, n’y va pas avec le dos de la cuillère pour suggérer, assener des vérités, faire des interprétations plausibles de nos échecs séculaires. Tout ceci dans une langue magnifique. « Une heure pour l’éternité », le dernier roman de Fignolé publié chez Sabine Wespieser en 2008, raconte, du point de vue des colonisateurs, l’expédition envoyée par Napoléon en 1802 à Saint-Domingue. Il a avoué que c’est en se documentant pour écrire Moi, Toussaint Louverture, qu’il a découvert le personnage principal de son livre, le général Leclerc. Ouvrez n’importe quel livre de Jean-Claude Fignolé et vous éprouverez son talent dès la première phrase. Loin du bruit, il est resté un romancier majeur de la littérature haïtienne. Il ne nous quittera jamais tout à fait, il a su construire l’éternité. Principales œuvres de Jean-Claude Fignolé • Les Possédés de la pleine lune. Paris: Seuil, 1987; La Roque d’Anthéron (France): Vents d’ailleurs, 2012. • Aube tranquille. Paris: Seuil, 1990; La Roque d’Anthéron: Vents d’ailleurs, 2013. • Hofuku. Port-au-Prince: Éditions Mémoire, 1993. • La dernière goutte d’homme. Montréal: Regain / CIDIHCA, 1999. • Moi, Toussaint Louverture… avec la plume complice de l’auteur. Montréal: Plume & Encre, 2004. • Une heure pour l’éternité. Paris: Sabine Wespieser, 2008. Essais: • Etzer Vilaire, ce méconnu. Port-au-Prince: Imprimerie Centrale, 1970. • Pour une poésie de l’authentique et du solidaire: «ces îles qui marchent» de René Philoctète. Port-au-Prince: Éditions Fardin, 1971. • Sur Gouverneurs de la rosée: hypothèses de travail dans une perspective spiraliste. Port-au-Prince: Éditions Fardin, 1974. • Voeu de voyage et intention romanesque. Port-au-Prince: Fardin, 1978.

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