Le recueil Dé-palé reparait 38 ans après la première édition

« Dé-palé » est un recueil de poèmes paru en 1979 à Port-au-Prince, en créole, signé Lyonel Trouillot et Pierre-Richard Narcisse. Les publications en créole n’étaient pas courantes à l’époque et le livre a beaucoup surpris, pour sa qualité d’une part, pour l’audace des auteurs d’autre part et a marqué un tournant dans l’appropriation de la langue créole par les auteurs de leur génération. À l’occasion de la réédition de Dé-palé aux Editions Ateliers Jeudi Soir, nous avons rencontré Lyonel Trouillot.

Publié le 2017-06-02 | Le Nouvelliste

Culture -

LN : Lyonel Trouillot, parlez-nous de la genèse de Dé-palé, de ce choix que vous avez fait, en 1979, de publier un recueil en créole. LT : C’était notre façon d’avoir vingt ans. Pierre-Richard un peu moins. Moi, un peu plus. C’était la dictature. Et l’establishment littéraire valorisait des textes conservateurs tant du point de vue formel que dans leurs propos. Nous avions des inquiétudes humaines et théoriques qui ne cadraient pas avec les normes de l’époque. Un besoin de dire, voire de crier. Un besoin de saisir l’immédiat. Un besoin de dialoguer avec ceux qui ne parlaient que créole. Une naissance à nous-mêmes aussi, dans une intention de rupture. Nous étions programmés pour être installés dans la confortable reproduction petite-bourgeoise. Mon père était alors bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Port-au-Prince. Je me souviens d’avoir surpris un soir un ami à lui disant : « Ernst, ton fils n’a pas d’idéal. » Nous avions Pierre-Richard et moi une réputation de « dejwe ». Simplement, nous avions des choses à dire sur l’amour, la liberté, le réel, la littérature. En créole. C’était aussi une façon de nous inventer comme sujets. LN : Est-ce que l’accueil du livre vous a surpris, et, surtout, quelles sont vos réactions aujourd’hui en entendant un chanteur comme Wooly Saint-Louis Jean reprendre des textes du recueil ? LT : Ce n’est que très tard que nous avons réalisé comment ce modeste recueil (une vingtaine de poèmes à deux) avait pris une grande place dans l’aventure littéraire haïtienne. Vous mentionnez Wooly. Wooly, c‘est vingt ans plus tard. Mais tout de suite Manno Charlemagne, Ti Corn, Gérald Merceron, Daniel Coulanges, Rodrigue Montfleury, Michel-Rolph Trouillot… y ont trouvé texte(s) à mettre en musique. Pierre-Richard orientait sa quête sur des questions de rythme, moi un peu plus sur le travail de l’image. Nous n’avions pas le sentiment d’inventer quelque chose, comme le dira plus tard Georges Castera. Mais je crois que la spécificité de Dé-palé en son temps, c’était « d’individualiser » quelque chose qui tenait en même temps d’un besoin collectif de dire. C’était à la fois l’intime et le nous. Et aussi une conception de l’amour inscrite dans une certaine modernité. Nous nous sommes rendus compte des sourires non vide de fierté comme d’autodérision que ce recueil – il aurait été prétentieux de dire qu’il a fait école – aura au moins marqué un tournant dans l’histoire de la poésie créole, avec une libération du « je » non réductible au cri de guerre du militant et une quête d’images et de rythmes dans la culture populaire sans folklorisation, mais dans un véritable processus d’appropriation. Pour revenir à votre question, nous ne nous attendions pas à un tel effet. Et nous étions peu préoccupés par des démarches statutaires : être reconnus comme poètes, écrivains… nous cherchions simplement. LN : Trente-huit ans plus tard, êtes vous confortable avec chacun des textes, n’avez-vous pas eu envie de vous renier, même une seule fois ? LT : Pas du tout. Je crois que je peux oser dire que c’est pareil pour Pierre-Richard. Au-delà des textes, c’est une époque. Les amis. Les aventures associatives. L’idée du recueil à plusieurs est née un soir chez Viviane Nicolas qui sera un an plus tard arrêtée, torturée. Nous étions nombreux à nous réunir chez elle. Ce serait renier cette façon révoltée d’avoir vingt ans, les amitiés. Nous les avons écrits et signés, ces poèmes. Mais, c’était les voix de nombreux amis. Il faut laisser les choses telles qu’elles furent et considérer le recueil comme une sorte de document historique. Les réécritures peuvent dénaturer. Et Dé-palé ne nous appartient plus. Quand j’entends chanter « pouki », « se pa fòt mwen » ou « rèn chantrèl », quand j’entends quelqu’un déclamer « si zandolit te gen memwa » ou « chan dayiva », je me dis que Badiou n’a pas tort de dire que la poésie participe de l’hypothèse communiste dans la mesure où elle emprunte du langage au langage possible de la communauté et rend ensuite ce qu’elle a emprunté. Dé-palé appartient à toutes ces voix qui ont fait les textes leurs. Pour le reste, comme le disait Neruda, « que diront de ma poésie ceux qui n’ont pas touché mon sang ? » Mais ce n’est qu’un petit problème sentimental pour Pierre-Richard et moi. LN : Vous republiez Dé-palé aujourd’hui, évidemment vous avez revu l’orthographe, et certains mots évidemment, par exemple dans l’un des poèmes on retrouve le mot « trinbalé » (page 13), est-ce que cela a modifié le sens des textes ? LT : Non. Les changements pour obéir à la nouvelle graphie n’ont en rien altéré les sens ou significations LN : Modifierez-vous le titre pour écrire Dé-palé en un seul mot ? LT : Le titre, en un seul mot. Là encore, les anecdotes qui font l’histoire. Je crois qu’à l’intérieur de la première édition, le mot n’est pas coupé, et que cela est advenu sur la page de couverture à cause du dessin. Mais ma mémoire peut être défaillante. J’appellerai au secours celle de Pierre-Richard qui rentre pour l’occasion. C’est fou, il y a trente-huit ans déjà. Il faut prendre au sérieux ce que l’on fait, pas soi-même. Aujourd’hui, je vois des gens qui s’appellent « poète ». Nous, nous étions occupés à essayer de commettre quelques poèmes. L’histoire semble les avoir reconnus comme tels. Comme on dit ici, c’est pas plus mal. LN : Cette nouvelle édition de Dé-palé permet de comprendre combien notre pays a changé. Vous n’aviez pas sollicité un numéro de dépôt légal en 1979 et quand je vous ai demandé pourquoi vous avez répondu « fòk nou pat atire atansyon sou nou », la liberté d’expression dont nous jouissons depuis 1986 rend-elle beaucoup plus de service à la littérature ? LT : Certainement. Il fallait contourner, autocensurer les univers thématiques qui nous travaillaient de l’intérieur. Dépôt légal en 1979 pour un recueil en créole imprimé par Fardin lui-même sous surveillance. Et puis, nous ne voulions pas avoir de contact avec le gouvernement, l’État. Les jeunes aujourd’hui ne savent pas assez du passé, des conditions de vie et de production. Quand j’entends parler de moi comme écrivain bourgeois, cela me fait rire. Les nuits au Champ de Mars parce qu’on n’avait pas où dormir. Les amis qui nous hébergeaient. Les repas sautés… Et en plus, se savoir sous surveillance, veillant à ne pas aller trop loin dans nos propos. Et dans tout cela, essayer de se trouver un peu de bonheur. Depale témoigne aussi de tout cela et sa réédition nous offre l’occasion de parler de la réalité de l’époque à ceux qui ne l’ont pas vécue. Propos recueillis par Emmelie Prophète

Réagir à cet article