Le gouvernement fragilise l'État en Haïti

Publié le 2018-02-16 | Le Nouvelliste

Editorial -

« Le gouvernement de la République veut s'occuper de carnaval, de curage de rivières, de marchés... Des responsabilités qui incombent aux municipalités. A s'occuper de ce qui n'est pas de ses attributions, il ne s'occupe pas de ce qui est de ses attributions. On attend encore les grandes réformes nécessaires pour l'économie, l'éducation, la justice, les sports, la santé. Et les premiers signes d'une lutte réelle contre la gangrène appelée corruption. » Celui qui parle ainsi sur Facebook, dans un de ces posts qui fleurissent et font le charme des réseaux sociaux, est Claude Bernard Célestin.

Claude Bernard Célestin est professeur des universités, ancien leader étudiant, grand observateur de la chose haïtienne depuis des décennies. Spécialiste en marketing, Célestin présente chaque samedi l’émission « Fokus Marketing » sur Radio Ibo. Il y tente inlassablement de découvrir en Haïti les frémissements d’un pays qui marche ou de provoquer des comportements salvateurs chez les Haïtiens.

Le professeur Célestin a bien raison. L’État se disperse. Dispute des compétences à d’autres pouvoirs. Laisse en jachère ses responsabilités. Mine nos institutions. Cette déviance ne date pas d'hier. Elle est conjugué depuis des années par la cohorte de dirigeants qui nous gouvernent. Sous la présidence de Jovenel Moïse cette forme particulière de gouvernance a pris un nouveau tour : l’État veut s’occuper de tout et l’État c’est le président.

L’homme de la banane fait de l’ombre aux autres élus. Empiète sur les compétences des autres pouvoirs. Infantilise ses ministres. Minimise ses directeurs généraux. Finira par scléroser toute l’administration publique. En agissant ainsi, le président de la République peut avoir l’illusion de tout contrôler. Mais est-ce un signe de bonne gestion que d’avoir un seul joueur dans une équipe ? Une seule vedette sur le terrain ? Un entraîneur qui prend la place des buteurs, des passeurs, des arrières et du gardien ?

Ni Messi, ni Ronaldo, ni Maradona, ni Pelé, ni Beckenbauer n’ont osé être des hommes-équipes, de faire un one man show permanent. Aucun pays ne se dirige à partir d’une seule tête. Pourquoi en Haïti, sporadiquement, nos responsables pensent que c’est possible de réussir ce que personne sur terre ne tente ?

Dans les mois qui viennent, quand les problèmes se feront plus nombreux, quand l’économie présentera la facture, quand la politique redeviendra au centre du jeu, le président Moïse aura besoin de relais, de fusibles, de moteurs d’appoint, de batterie de secours. Il a tout intérêt à jeter en temps calme ses troupes dans la bataille des responsabilités partagées pour aguerrir le plus grand nombre de ses alliés.

Le pays a assez de problèmes pour laisser chaque bourrique braire dans son pâturage comme disait le président Nissage Saget. Le professeur Célestin a bien raison : « A s'occuper de ce qui n'est pas de ses attributions, le gouvernement ne s'occupe pas de ce qui est de ses attributions.»

En court-circuitant les mairies, les administrations, les institutions, les associations, les pouvoirs, le gouvernement ne renforce pas l’État ni la nation. Il les fragilise. Et nous avec.

Frantz Duval
Auteur
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