De fortes turbulences s’annoncent dans l’air

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Publié le 2018-05-15 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

De toutes les inventions créées par l’homme, l’aviation me semble être la plus fantastique et la plus énigmatique. Dès mon plus jeune âge le passage dans le ciel de ces étranges oiseaux métalliques éveillait déjà ma curiosité et me poussait à me demander comment ils peuvent se maintenir dans le vide sans chuter, alors qu’un simple objet que je lance au-dessus de la tête me retombe sur le nez. Malgré les explications scientifiques qui sont venues, par la suite, démystifier ce "phénomène", j’en garde encore le même émerveillement et la même fascination. Et quand j’ai eu l’occasion de faire mon premier voyage dans les airs, ce fut pour moi une grande joie mêlée d’angoisse.

Je m’étais depuis lors accommodé à ce genre de transport, quoiqu’en dissimulant toujours une certaine crainte pour ne pas effrayer les plus peureux que moi. Lors d’un voyage de plaisance en été, cette crainte se ranima du coup à l’annonce par le commandant de bord de l’instruction : "attachez vos ceintures". Pour cause, l’avion tanguait si fort qu’il paraissait emporté par le vent comme un fétu de paille. Brusquement, mes appréhensions ressurgirent, me faisant frissonner de la tête aux pieds. Mon cœur battait si fort qu’il semblait me remonter jusqu’à la bouche. Je pensais vivre mes dernières heures.

Le moment de stupeur passé, une drôle d’idée jaillit de ma tête. Elle provenait probablement de la lecture que je venais de faire dans un magazine que m’avait passé une charmante hôtesse tout juste avant la tourmente. Dans l’un des articles j’apprenais les péripéties d’un président africain en prise à des émeutes populaires qui mettaient son pouvoir en péril et qu’il n’arrivait pas à juguler. Entre cette perturbation atmosphérique et cet évènement politique, j’eus vite fait d’établir un parallèle entre la profession de pilote de ligne et la fonction de chef d’État. La comparaison me paraissait adéquate. En effet, une certaine analogie les rapproche, car ceux qui les exercent ont pour devoir de se préoccuper de la vie des hommes et des femmes placés sous leur protection.

Le pilote de ligne a pour mission de transporter des passagers dans les meilleures conditions tout en leur garantissant la sécurité, même dans les conditions les plus défavorables. Le chef d’État a pour devoir de veiller au bien-être de la population de l’État qu’il dirige tout en assurant sa protection, même dans les moments les plus difficiles.

Dans la pratique, la différence entre ces deux occupations réside dans la façon dont on choisit le responsable de mission. Le pilote de ligne est désigné par la compagnie de transport aérien et les passagers ne peuvent intervenir dans ce choix. Ils doivent se contenter d’accorder leur confiance à ce commandant sur la base de la réputation de qualification du transporteur. Tandis que le choix du chef d’État relève de la souveraineté populaire. C’est dire que tous les citoyens participent à sa désignation et, de ce fait, ils déterminent eux-mêmes leur avenir. C’est pourquoi Georges Orwell a raison de dire : « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traîtres n’est pas victime ! Il est complice ». Dans les deux cas nulle concession ne peut être faite à la médiocrité et à l’improvisation.

Dans la situation actuelle du pays, ceux qui en ont la charge doivent comprendre que toute action gouvernementale doit être planifiée selon un plan préétabli, et non menée au petit bonheur selon les caprices d’un chef qui s’impose comme un autocrate.

La société civile a aussi son rôle à jouer. Elle doit se ressaisir, reprendre son cap, pour sortir de cette léthargie qui la cantonne dans le fatalisme du : « Pito nou lèd, men nou la.» Nous avons pris l’habitude de vivre au jour le jour et semblons dire : « À chaque jour suffit sa peine » ! De ce fait, nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez, laissant à la Providence la peine du lendemain.

L’idée qui laisse penser qu’un pays ne meurt jamais est une utopie suicidaire. Combien de fois n’a-t- on pas vu des peuples, même au faîte de la gloire et du progrès, disparaître de la planète ou se retrouver dispersés à travers le monde ? Déjà les prémices de cette désagrégation se font sentir à travers le déracinement forcé d’une bonne partie de la classe laborieuse du pays qui fuit la misère et qui semble avoir coupé les ponts avec ses arrières.

En regard de la panique qui menace, dans la conjoncture actuelle, de s’emparer de toute la société, notre pays ressemble à un avion en détresse. C’est avec raison qu’on peut se demander: « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? » S’il se trouve un dans la carlingue, c’est qu’il a perdu le nord car il se dirige tout droit vers une zone de fortes turbulences comme l’indiquent les clignotants qui sont tous au rouge. Pour comble de malheur, son copilote ne peut lui être d’aucun secours, car, selon toute apparence, il paraît ne pas maîtriser les instruments de bord. L’équipage se trouve donc acculé à voler à vue, risquant à tout moment de heurter un obstacle imprévu. Même les contrôleurs au sol ne parviennent pas à localiser le vol, tant le temps est morose. Dans ce dilemme, si la catastrophe se produit nous y passerons tous, il n’y aura pas de survivants. Comme le dit Dany Laferrière, dans ce vol « Haïti errant », tous les passagers de la « classe affaire » et ceux de la « classe économique » se trouvent logés à la même enseigne.

Pèlerin, avril 2018.

Robert Paret – paretrobert@yahoo.fr / robertparet07gmail.com Auteur

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