L’odyssée d’Orcel

Publié le 2017-06-14 | Le Nouvelliste

Editorial -

C’est le récit d’une épopée haïtienne, avec des morts (ses amis d’enfance), une quête pour trouver des livres (dans un quartier où seul un fou lit), des batailles (pour se jeter dans la lecture, puis dans l’écriture), que raconte depuis lundi Makenzy Orcel, fils de Martissant devenu écrivain célèbre à force d’application et de portes enfoncées. En conférence de presse, lors de sa prise de parole pendant le cocktail en l'honneur des écrivains en signature, dans son discours au palais national mardi, ce mercredi encore sur Magik 9, le plus jeune écrivain jamais élevé au rang d’invité d’honneur de Livres en folie en 23 ans, raconte le parcours atypique d’un jeune sans espoir qui a inventé seul sa route vers la lumière, sans prendre la place de personne. A écouter Makenzy Orcel, à chaque fois, on se demande si le livre a été son cheval de Troie pour gagner sa place au soleil. On se demande si sa mère n’est pas sa vraie Pénélope. On voudrait l’interroger pour savoir si sur sa route il y a eu de dangereux Poséidon, d’envoutantes Calypso, des princesses comme Nausicaa, les Cyclopes, Circé ou les sirènes. Il faudrait l’entendre dérouler son récit de longues heures, Monsieur Orcel, lire et relire son autoportrait publié dans Le Nouvelliste, sous le titre « Tout, tout, tout sur Makenzy Orcel », le tisonner encore et encore, pour retracer sa route. Comme pour Ulysse, on ne peut pas dire pour l’auteur des Latrines et de L’Ombre animale qu’il a fait bon voyage, mais déjà quel voyage !!! Que de pages avalées, d’encre versée, de nuits blanches et de conquêtes. Les prix, mais ce n’est qu’affaire de jury, les lecteurs et les acheteurs, mais surtout ce don de se mettre disponible pour partager ses secrets et offrir son itinéraire comme un GPS qui pourrait servir à d’autres pétris d’espérance et de frustration ou tout simplement disponibles pour l’aventure de la création, tout lui donne une place dans le renouvellement que la foire du livre de la Fête- Dieu souhaite provoquer en ouvrant la porte aux nouveaux écrivains chaque année. Mardi, au palais national, lors de sa prise de parole, on a tous compris que Makenzy Orcel mesure les chemins parcourus et le prix à payer quand il a fait le parallèle entre les convives assis à quelques pas de la grande avenue de la République et tous les passants qui n’imaginent pas que le président est à portée de voix. Si proche et si loin, les uns des autres. Plus que la distance physique, c’est la carte de visite qui est difficile à obtenir. Dans le cas d’Orcel, dix ans de labeurs et de ténacité à la sueur de sa plume lui ont permis de mériter le titre d’invité d’honneur et d’être célébré par la République. Ce ne sont pas les détours et les points de contrôle sécuritaire qui mettent de la distance entre l’antre du palais et la rue, mais bien la carte de visite qui éloigne le commun des mortels des invités. L’anecdote qui a fait sourire a été le rappel de la réputation faite à ceux qui lisent dans les quartiers défavorisés : on vous traite de fou, rappelle Makenzy Orcel avec justesse, avant de conter que lui aussi a été traité de fou quand il déambulait matin, midi et soir un livre en main, lisant tout pour se gaver. « Quand vous avez grandi dans une maison où le livre n’était pas disponible et qu’il fallait aller le chercher vous-même, lire n’est pas facile», a-t-il témoigné. « La littérature n’est pas rentrée dans ma vie. C’est moi qui suis rentré dans la vie de la littérature. Je suis rentré dans la vie des mots », a-t-il dit pudiquement pour se ranger dans la catégorie de ceux qui écrivent sans avoir reçu chez eux de l’incitation à le faire, ni une bibliothèque fournie. Livres en folie est heureuse de faire de la place à l’ex-lecteur fou et à tous les fous du livre. A tous ceux qui font le parcours Fokal-bibliothèque de proximité-bouquiniste-La Pléiade, nous disons bienvenue. Sous un réverbère, à la lueur d’une bougie, en plein soleil ou quand le black-out s’enfuit, ne perdez pas une minute, il y a tant de livres à lire et à écrire. Que l’odyssée d’Orcel vous inspire !

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